XXVIII — Les communautés volontaires
Chapitre XXVIII — Les communautés volontaires : un laboratoire empirique
« Ce n’est pas l’amour, ce n’est même pas la sympathie, sur lesquels la société humaine est fondée. C’est la conscience — fût-ce seulement à l’état d’instinct — de la solidarité humaine. »
— Pierre Kropotkine, L’Entraide, Conclusion (1902)
Le triangle prédit que le collectivisme peut fonctionner — à condition d’être consenti. Quatre cas le vérifient.
Note liminaire — Les communautés présentées dans ce chapitre ne sont pas un modèle de société. Elles sont une preuve empirique : la coopération volontaire fonctionne et dure, sans coercition. Il n’existe pas d’entreprise de 60 millions de salariés, et personne n’en conclut que le capitalisme ne fonctionne pas à grande échelle. Une société libre n’est pas un kibboutz géant — c’est un cadre dans lequel coexistent des milliers de structures autonomes, chacune à l’échelle où elle fonctionne. L’objection de l’échelle présuppose ce qu’elle prétend démontrer : que la société est un tout qui doit être géré comme une seule entité. C’est le postulat totalitaire au sens étymologique du terme. L’architecture institutionnelle complète relève d’un autre ouvrage — cet essai se limite à établir les principes que les faits imposent.
28.1 — Méthode : placer chaque cas sur le triangle
Le triangle a trois sommets. Le sommet A : dirigisme maximal, coercition maximale — le totalitarisme. Le sommet C : autonomie maximale, consentement — le minimalisme démocratique. Et le sommet B : dirigisme élevé, consentement — le maximalisme consenti.
C’est le sommet B qui nous intéresse dans ce chapitre. Le sommet B dit qu’on peut avoir un degré élevé de collectivisme — propriété partagée, redistribution, discipline communautaire, règles strictes — sans coercition, par le consentement. Le Danemark est proche du sommet B à l’échelle d’un État. Mais le sommet B existe aussi à l’échelle de communautés — et c’est là que l’évidence empirique est la plus nette, parce que les communautés volontaires poussent le collectivisme plus loin qu’aucun État démocratique ne l’a jamais fait.
La méthode est simple. Pour chaque communauté, nous poserons trois questions. Où se place-t-elle dans le triangle ? Combien de temps dure-t-elle ? Et que donne la comparaison avec un régime coercitif qui poursuivait le même objectif — même position horizontale (collectivisme), mais position verticale opposée (coercition au lieu de consentement) ?
Figure 28.1 — Quatre paires volontaires vs coercitives
Le chapitre XXIII a déjà fourni un indice. Les things vikings — et en particulier le Commonwealth islandais (930-1262) — montraient qu’une société pouvait fonctionner pendant trois siècles sans roi, sans armée, sans bureaucratie, avec des assemblées d’hommes libres et des chefs (goðar) dont l’autorité dépendait du consentement de leurs partisans. Mais le cas islandais montrait autre chose encore, que nous n’avions pas développé : à l’intérieur de ce cadre minimaliste, les goðar exerçaient une autorité réelle — ils rendaient la justice, organisaient la défense, arbitraient les conflits. Chaque goðorð était, en miniature, une entité dirigiste : un chef, des règles, des obligations. Mais cette entité était choisie — un thingmaður pouvait quitter son goði pour un autre. Le système entier était un marché concurrentiel de gouvernances. Des entités maximalistes, opérant par consentement, à l’intérieur d’un cadre minimaliste. Le sommet B, enchâssé dans le sommet C.
C’est exactement ce que les quatre communautés de ce chapitre illustrent — à une échelle différente, dans des contextes différents, mais avec la même structure. Des collectivismes intégraux qui fonctionnent et durent, parce qu’ils reposent sur l’adhésion et non sur la contrainte. Des sommets B vivants — là où les régimes coercitifs correspondants, au sommet A, se sont effondrés.
28.2 — Les Amish (1693-présent) : collectivisme radical, consenti, 330 ans
Les Amish sont une communauté anabaptiste fondée en 1693 par Jakob Ammann, dans le sillage de la Réforme radicale. Ils vivent aujourd’hui principalement en Pennsylvanie, dans l’Ohio et l’Indiana, mais aussi dans vingt-sept autres États américains et en Ontario. Leur population — environ 390 000 personnes en 2024 — double tous les vingt à vingt-deux ans, par la natalité et la rétention, pas par le prosélytisme. Les Amish ne cherchent pas à convertir. Ils vivent.
Ce qu’ils vivent est un collectivisme d’une radicalité que la plupart des mouvements « de gauche » n’ont jamais approchée — et n’oseraient pas proposer.
L’Ordnung — le règlement non écrit de chaque communauté — régit la totalité de la vie quotidienne : vêtements (uniformes, pas de couleurs vives, pas de boutons pour certains groupes), transport (cheval et buggy, pas d’automobile), énergie (pas d’électricité du réseau, parfois des batteries ou des générateurs selon les communautés), éducation (école communautaire jusqu’à la huitième année, pas d’études supérieures), technologie (pas de télévision, pas d’Internet, usage limité du téléphone). Ce n’est pas du folklore — c’est du dirigisme communautaire intégral. La communauté décide ce que vous portez, comment vous vous déplacez, ce que vos enfants apprennent, quels outils vous utilisez. Un commissaire du peuple soviétique n’aurait pas rêvé d’un contrôle aussi fin sur la vie quotidienne.
L’entraide est systématique et structurelle. Le barn raising — la construction collective d’une grange en une journée — est l’image la plus connue, mais elle est la partie visible d’un système complet. L’assurance est mutuelle et interne : les Amish ne souscrivent pas d’assurance maladie, pas d’assurance incendie, pas de sécurité sociale. La communauté paie. Quand un membre tombe malade, la communauté collecte les fonds. Quand une ferme brûle, la communauté la reconstruit. Quand un ancien ne peut plus travailler, la communauté le nourrit. C’est une sécurité sociale intégrale — sans cotisation obligatoire prélevée par l’État, sans bureaucratie, sans formulaire. En 1965, le Congrès américain a exempté les Amish de la Social Security — parce que leur propre système fonctionnait mieux.
Aucun appareil coercitif. Pas de police amish. Pas de tribunal amish. Pas de prison amish. La sanction maximale est le Meidung — l’exclusion de la communauté (shunning). C’est une sanction sociale, pas physique. Et elle est réversible : un exclu peut revenir s’il se repent. Le Meidung est sévère — dans une communauté aussi intégrée, l’exclusion est une rupture existentielle. Mais il ne contraint pas le corps. Il ne menace pas la vie. Il ne confisque pas les biens.
Et surtout : le droit de sortie est absolu. Le Rumspringa — littéralement « courir autour » — est la période pendant laquelle les adolescents amish, vers seize ans, sont autorisés à explorer le monde extérieur avant de décider s’ils rejoignent la communauté par le baptême adulte. Ce n’est pas une formalité : pendant le Rumspringa, les jeunes peuvent conduire des voitures, utiliser la technologie, fréquenter des non-Amish. Environ 85 à 90 % choisissent de rester et de se faire baptiser. Ce chiffre est remarquable — non pas parce qu’il est élevé, mais parce qu’il est mesuré. Le consentement n’est pas présumé. Il est testé. Chaque génération renouvelle l’adhésion par un acte individuel et volontaire. C’est le contraire exact d’un régime qui vous inscrit à la naissance et vous interdit de partir.
Trois cent trente ans. Croissance constante. Aucun appareil de contrainte. Droit de sortie exercé à chaque génération. Sur le triangle : les Amish sont au sommet B — collectivisme maximal, consentement total. Plus collectivistes que Cuba. Zéro coercition.
28.3 — Sur le triangle : les Amish vs les communes populaires chinoises
Le projet est le même. Collectivisme agraire intégral. Propriété partagée. Travail collectif. Solidarité communautaire. Repas communs. Éducation collective. Soumission de l’individu au groupe. Si vous décriviez l’Ordnung amish à un théoricien marxiste sans lui dire de quoi il s’agit, il reconnaîtrait le programme — abolition de la propriété individuelle, production collective, redistribution selon les besoins, discipline de groupe. La position horizontale sur le triangle est la même : collectivisme intégral, bien au-delà de ce que la social-démocratie danoise a jamais tenté.
Les communes populaires chinoises (rénmín gōngshè), instituées par Mao en 1958 dans le cadre du Grand Bond en avant, poursuivaient exactement ce programme. Vingt-six mille communes regroupant 500 millions de paysans. Propriété collective de la terre, des outils, du bétail. Cantines collectives — la cuisine individuelle était interdite dans de nombreuses communes. Travail organisé en brigades. Éducation collective. Acier produit dans des fourneaux de cour. L’objectif déclaré : dépasser la Grande-Bretagne en production industrielle en quinze ans par la mobilisation collectiviste.
Le chemin est opposé. Les Amish : adhésion volontaire, droit de sortie absolu, autofinancement. Les communes populaires : collectivisation forcée, interdiction de quitter (hukou — le système d’enregistrement des ménages interdit la migration des campagnes vers les villes), quotas de production fixés par Pékin, cadres du Parti imposés, dénonciation des « droitistes » et des « capitalistes » encouragée.
Le résultat est sans appel. Les Amish : 330 ans. Zéro mort. Population en croissance. Les communes populaires : 25 ans (1958-1983, démantelées sous Deng Xiaoping). Coût : la Grande Famine de 1959-1961 — entre 15 et 55 millions de morts selon les estimations (Frank Dikötter avance 45 millions dans Mao’s Great Famine). Ce n’est pas un accident — c’est la conséquence directe du système. Les quotas fixés par le centre étaient irréalistes. Les cadres locaux, terrorisés par les purges, falsifiaient les chiffres de production à la hausse. L’État prélevait le grain sur la base de ces chiffres falsifiés — et les paysans mouraient de faim à côté des greniers réquisitionnés. Le dirigisme avait détruit le signal de prix (pas de marché), le signal d’alerte (pas de presse libre), et le signal de fuite (pas de droit de sortie). La coercition avait détruit le dernier recours : la protestation.
La version consentie du collectivisme agraire dure treize fois plus longtemps que la version coercitive. Et elle n’a tué personne.
Sur le spectre gauche-droite, les Amish et les communes populaires sont tous les deux « à gauche » — collectivistes, communautaires, anti-individualistes. Le spectre ne peut pas les distinguer. Le triangle les sépare immédiatement : mêmes coordonnées horizontales, positions verticales opposées. Les Amish sont au sommet B. Les communes populaires sont au sommet A. Et la distance entre B et A — la distance verticale, celle du consentement — est la distance entre 330 ans de prospérité silencieuse et 25 ans de famine de masse.
28.4 — Les kibboutzim (1909-présent) : socialisme intégral volontaire, 115 ans
Le premier kibboutz — Degania, au bord du lac de Tibériade — est fondé en 1909 par une douzaine de jeunes juifs d’Europe de l’Est, imprégnés de socialisme et de sionisme. Ce qu’ils construisent est le socialisme intégral — pas comme programme politique, mais comme mode de vie.
À l’origine, le collectivisme des kibboutzim est total. La propriété est commune : terres, outils, bâtiments, récoltes appartiennent au kibboutz, pas aux individus. Les repas sont pris en commun au réfectoire. L’éducation des enfants est collective — dans de nombreux kibboutzim, les enfants dorment dans des « maisons d’enfants » (beit yeladim), séparés de leurs parents, élevés par des éducateurs professionnels. Les vêtements sont lavés collectivement et redistribués — pas de garde-robe personnelle. Les salaires n’existent pas : chaque membre reçoit ce dont il a besoin, décidé par l’assemblée. Les décisions sont prises en assemblée générale — un membre, une voix. Le secrétaire du kibboutz est élu, révocable, et retourne au travail manuel après son mandat. Marx aurait reconnu le programme : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. »
Le mouvement croît. En 1948, à la création de l’État d’Israël, les kibboutzim comptent 54 000 membres dans 149 communautés — 7,5 % de la population juive du pays. Ils jouent un rôle disproportionné dans la fondation de l’État : une part considérable des officiers de Tsahal vient des kibboutzim, ainsi que plusieurs premiers ministres (Ben Gourion a vécu au kibboutz Sde Boker, Golda Meir à Merhavia). Les kibboutzim produisent 33 % de la production agricole nationale avec moins de 3 % de la population. L’espérance de vie dans les kibboutzim est supérieure à la moyenne nationale israélienne — un indicateur qui résiste aux corrections pour niveau de revenu et d’éducation.
Puis vient l’évolution — et c’est elle qui est la plus instructive pour notre modèle. À partir des années 1980, les kibboutzim changent. Progressivement, de nombreux kibboutzim réintroduisent des salaires différenciés, autorisent la propriété personnelle, ferment les réfectoires collectifs, laissent les enfants dormir chez leurs parents. En 2024, la majorité des kibboutzim sont des kibboutzim mehudashim (« renouvelés ») — ils conservent la propriété collective des terres et des moyens de production, mais ont individualisé une part de la rémunération et de la consommation. Seule une minorité sont restés des kibboutzim shitufi’im (« collectivistes ») au sens originel.
Cette évolution est la preuve la plus forte du modèle — plus forte que la durée elle-même. Parce qu’elle est endogène. Personne n’a imposé l’individualisation aux kibboutzim. Pas de Pinochet. Pas de FMI. Pas de décret du gouvernement israélien. Ce sont les membres eux-mêmes qui, en assemblée, ont voté pour modifier les règles — parce que les nouvelles générations voulaient plus d’espace individuel. Le collectivisme s’est ajusté de l’intérieur, par le consentement. C’est le thermostat démocratique du chapitre XIX — appliqué à l’échelle d’une communauté de 300 personnes au lieu d’un pays de 300 millions. Le curseur bouge — mais il bouge parce que les membres le déplacent, pas parce qu’un commissaire l’ordonne.
Le mouvement kibboutzique a cent quinze ans. Il a survécu à l’Empire ottoman, au Mandat britannique, à la création d’Israël, à cinq guerres, à l’hyperinflation des années 1980, à la crise de 2008, aux alternances politiques entre travaillistes et Likoud. Il s’est adapté de l’intérieur, sans rupture ni violence. Le droit de sortie est absolu — quiconque veut partir reçoit une compensation et s’en va. Position sur le triangle : sommet B — socialisme choisi, zéro coercition.
28.5 — Sur le triangle : les kibboutzim vs les kolkhozes soviétiques
Même projet. Exploitation agricole collective. Propriété commune des moyens de production. Vie communautaire. Travail en brigades. Réfectoire collectif. Éducation collective des enfants. Le kolkhoze soviétique et le kibboutz israélien sont, sur le papier, la même chose. Les fondateurs des premiers kibboutzim lisaient Marx et Tolstoï — les mêmes textes que les bolcheviques. La position horizontale sur le triangle est identique : collectivisme agraire intégral.
La collectivisation soviétique (1929-1933) est imposée par la force. Staline ordonne la « liquidation des koulaks en tant que classe ». Les koulaks — les paysans propriétaires, c’est-à-dire ceux qui ont une vache de plus que leur voisin — sont déportés, exécutés, ou dépossédés. Les estimations : entre 530 000 et 600 000 morts pendant la dékoulakisation, et entre 3,5 et 7,5 millions de morts pendant la famine ukrainienne (Holodomor, 1932-1933) qui en est la conséquence directe. Les paysans qui restent sont regroupés dans des kolkhozes dont ils ne peuvent pas sortir — le passeport intérieur soviétique, instauré en 1932, interdit aux paysans de quitter leur village sans autorisation. Les quotas de production sont fixés par Moscou. Les livraisons obligatoires à l’État absorbent entre 40 et 60 % de la récolte. Le paysan kolkhozien ne décide ni de ce qu’il plante, ni de combien il garde, ni de s’il reste.
Le kibboutz : adhésion volontaire. Le kolkhoze : enrôlement forcé. Le kibboutz : droit de sortie absolu. Le kolkhoze : interdiction de quitter. Le kibboutz : assemblée souveraine. Le kolkhoze : quotas de Moscou. Le kibboutz : adaptation continue, ajustement par le vote des membres. Le kolkhoze : rigidité totale, ajustement par la purge des cadres.
Le test décisif vient en 1991. L’URSS s’effondre. La contrainte disparaît. Et les kolkhozes disparaissent avec elle. En quelques mois, les paysans russes démantèlent les fermes collectives et retournent à l’exploitation individuelle — ou à l’abandon pur et simple. Personne ne se bat pour conserver le kolkhoze. Personne ne manifeste pour sauver la propriété collective. Les kolkhozes n’avaient pas de partisans — ils avaient des captifs. Quand la porte s’ouvre, les captifs sortent.
Au même moment, en Israël, les kibboutzim traversent leur propre crise — la crise bancaire des années 1980, l’individualisme croissant de la société israélienne, la tentation de la privatisation. Et que font-ils ? Ils s’adaptent. Ils votent. Ils modifient les règles. Certains se privatisent partiellement. D’autres maintiennent le collectivisme intégral. Aucun ne disparaît en un jour. Le mouvement kibboutzique existe toujours — transformé, mais vivant. Parce qu’il avait des membres, pas des prisonniers.
Les kolkhozes, imposés, disparaissent avec la contrainte qui les maintenait. Durée : 62 ans. Les kibboutzim, choisis, survivent à tous les changements de régime. Durée : 115 ans et en cours. Le triangle prédit exactement cela : le consentement dure, la coercition casse. Et quand la coercition cesse, il ne reste rien — parce qu’il n’y avait rien dessous.
28.6 — Emmaüs (1949-présent) : solidarité par le travail, 75 ans
Emmaüs est fondé en 1949 par l’abbé Pierre — Henri Grouès, ancien résistant, ancien député — dans une maison à Neuilly-Plaisance. Le premier compagnon est Georges Legay, ancien bagnard, qui a tenté de se suicider. L’abbé Pierre ne lui offre pas la charité. Il lui offre du travail : « Viens m’aider à aider les autres. » C’est la phrase fondatrice — et le principe structurel. Emmaüs n’est pas une institution d’assistance. C’est une communauté de travail.
Le modèle est simple et n’a presque pas changé en 75 ans. Les compagnons — sans-abri, anciens détenus, migrants, personnes en rupture — vivent en communauté. Ils travaillent : récupération, tri, réparation, vente de meubles, vêtements, objets. Le produit de la vente finance la communauté. Pas de salaire — une allocation de poche et la couverture des besoins (logement, nourriture, soins). Le compagnon est logé, nourri, soigné, intégré — en échange de son travail. L’accueil est inconditionnel : pas de sélection à l’entrée, pas de durée maximale, pas de condition de nationalité ou de statut pénal. Et le droit de sortie est absolu : un compagnon peut partir quand il veut, sans préavis, sans pénalité.
Le mouvement a soixante-quinze ans. Il compte plus de 425 communautés dans 37 pays sur quatre continents. Emmaüs International rassemble plus de 400 groupes. Le financement est quasi entièrement autonome — la vente des objets récupérés couvre l’essentiel des coûts. La dépendance aux subventions publiques est marginale. C’est une solidarité qui s’autofinance — une propriété rare et structurellement importante.
Les révélations posthumes de 2024 sur les agressions sexuelles commises par l’abbé Pierre sont une faute personnelle grave, qui a conduit Emmaüs à retirer le nom du fondateur de ses communications. Mais le mouvement n’a pas implosé — les 425 communautés fonctionnent toujours. C’est, paradoxalement, une confirmation structurelle : un système qui survit au déshonneur de son fondateur ne dépendait pas de lui. Comparez avec les régimes du sommet A, où la mort du leader déstabilise le système entier. C’est la distance entre ce qui dure et ce qui tue.
Sur le triangle, Emmaüs est un cas pur de sommet B. Le collectivisme est réel : vie communautaire, travail commun, redistribution des revenus, absence de propriété personnelle significative pour les compagnons. La coercition est nulle : l’accueil est volontaire, la sortie est libre, aucun compagnon n’est contraint de rester. Et l’autofinancement place Emmaüs dans une position que la plupart des programmes sociaux étatiques n’atteignent jamais : il ne dépend pas du contribuable, donc il ne crée pas la boucle de dépendance décrite au chapitre XV. Le dirigisme est interne et consenti — pas externe et imposé.
28.7 — Sur le triangle : Emmaüs vs les programmes de « rééducation par le travail »
L’objectif déclaré est le même : réinsérer les exclus par le travail collectif. Prendre des individus en marge — les sans-abri, les délinquants, les « parasites sociaux », les « éléments déclassés » — et les remettre dans la société par le travail productif en communauté. L’abbé Pierre aurait pu signer cette description. Mao aussi.
Le laogai chinois (« réforme par le travail ») est le système de camps de travail forcé institué en 1949, dès la fondation de la République populaire. À son apogée, entre 4 et 6 millions de détenus — « droitistes », koulaks, dissidents, criminels de droit commun, pratiquants religieux — sont internés dans des camps où ils travaillent dans les mines, les carrières, les usines, les fermes d’État. La mortalité est massive — Harry Wu, ancien prisonnier du laogai devenu chercheur, estime qu’au moins un million de détenus y sont morts. Le laogai n’a été officiellement « aboli » qu’en 2013 — mais le système de « rééducation par le travail » (laojiao) a continué sous d’autres formes, et les camps de « rééducation » au Xinjiang (depuis 2017) en sont la prolongation directe.
Le goulag soviétique, les camps de rééducation vietnamiens, les camps de travail nord-coréens (kwanliso) : mêmes structures, mêmes justifications, mêmes résultats. La « réinsertion par le travail » coercitive n’a jamais réinséré personne. Elle a produit des morts, des traumatisés, et des systèmes d’exploitation de main-d’œuvre gratuite qui fonctionnent comme de l’esclavage d’État.
La comparaison avec Emmaüs est cruelle pour les régimes coercitifs — et éclairante pour le modèle.
Emmaüs : 75 ans, 37 pays, zéro mort, taux de réinsertion significatif (environ 40 % des compagnons en France retrouvent un emploi ou un logement autonome dans les deux ans), autofinancement. Le laogai : 64 ans officiels, des millions de morts, taux de réinsertion nul — la récidive et la ré-incarcération sont la norme, pas l’exception. Le goulag : 27 ans sous sa forme stalinienne (1930-1957), entre 1,5 et 1,8 million de morts dans les camps selon les archives soviétiques déclassifiées.
La distinction n’est pas dans l’objectif. Elle est dans le moyen. Emmaüs dit : « Viens m’aider à aider les autres » — et le compagnon vient parce qu’il le choisit. Le laogai dit : « Tu travailleras jusqu’à ce que tu penses correctement » — et le détenu travaille parce qu’il y est forcé. L’axe vertical du triangle capture cette distinction que le spectre gauche-droite ne sait même pas formuler. Sur le spectre, Emmaüs et le laogai sont tous les deux « de gauche » — solidarité collective, travail communautaire, réinsertion sociale. Sur le triangle, ils sont aux antipodes : sommet B et sommet A.
28.8 — Mondragon (1956-présent) : coopérative industrielle consentie, 70 ans
Les trois cas précédents — Amish, kibboutzim, Emmaüs — sont des communautés de vie. Mondragon est autre chose : c’est une communauté de production. Une coopérative industrielle qui fabrique des réfrigérateurs, des composants automobiles, des machines-outils — et qui le fait depuis 70 ans, avec 80 000 salariés-coopérateurs, dans une économie de marché concurrentielle. Mondragon est la preuve que le collectivisme volontaire ne se limite pas à l’agriculture ou à la solidarité — il fonctionne aussi dans l’industrie.
Le fondateur est José María Arizmendiarrieta, un prêtre basque arrivé à Mondragón (Arrasate en basque) en 1941, dans l’Espagne ruinée de l’après-guerre civile. Il commence par l’éducation : une école technique, ouverte à tous, financée par la communauté. En 1956, cinq de ses anciens élèves fondent ULGOR — une coopérative qui fabrique des réchauds à pétrole et des poêles. L’entreprise grandit. D’autres coopératives naissent. En 1959, Arizmendiarrieta fonde la Caja Laboral Popular — une banque coopérative qui finance les nouvelles coopératives. Le système s’auto-engendre : l’éducation forme les coopérateurs, les coopératives créent la richesse, la banque coopérative recycle la richesse en capital pour de nouvelles coopératives.
En 2024, la Corporación Mondragon regroupe environ 260 entreprises et coopératives dans quatre secteurs : industrie, distribution (Eroski, la plus grande chaîne de supermarchés du Pays basque), finance, et éducation (l’Université de Mondragon). Le chiffre d’affaires consolidé dépasse 11 milliards d’euros. C’est le premier groupe industriel du Pays basque et le septième d’Espagne.
La structure est radicalement collectiviste. Chaque coopérative est détenue par ses travailleurs-membres. Un membre, une voix — quel que soit le poste ou l’ancienneté. Le directeur général est élu par l’assemblée des coopérateurs et révocable par elle. L’écart salarial maximum est fixé par les statuts : historiquement 1 à 3, élargi à 1 à 6 dans les années 2000 pour retenir les cadres supérieurs (comparez avec le ratio de 1 à 300 ou plus dans les grandes entreprises cotées). Les bénéfices sont distribués selon une règle fixe : une part au fonds de réserve de la coopérative, une part au fonds de solidarité inter-coopératives, une part aux comptes individuels des membres. Quand un membre quitte la coopérative, il emporte son compte individuel — c’est son droit de sortie économique.
Mondragon a survécu à Franco (qui ne l’aimait pas mais ne l’a pas détruite — la coopérative était trop utile économiquement et trop basque pour être attaquée frontalement), à la transition démocratique, à l’entrée de l’Espagne dans la CEE (1986), à la crise de 2008, et à la faillite de Fagor Electrodomésticos en 2013 — sa plus grande coopérative industrielle, victime de la concurrence asiatique. La faillite de Fagor est instructive : les 1 800 travailleurs de Fagor ont été réabsorbés par les autres coopératives du groupe en moins de deux ans. Pas de licenciement sec, pas de plan social géré par l’État — la solidarité inter-coopérative a fonctionné comme un amortisseur interne. C’est la mit’a inca inversée : au lieu d’une corvée imposée par le centre, c’est une entraide décidée par les membres.
Et le parallèle avec les goðorð islandais est frappant. Chaque coopérative Mondragon est, comme un goðorð, une entité maximaliste — propriété collective, gestion dirigée, discipline interne, obligations mutuelles. Mais chaque coopérative est aussi choisie — le travailleur y entre volontairement, y vote souverainement, et peut en sortir avec son capital. Le système entier est un réseau d’entités au sommet B, opérant par consentement, dans un cadre d’économie de marché. Des kibboutzim industriels — concurrentiels et durables.
28.9 — Sur le triangle : Mondragon vs l’autogestion yougoslave
L’autogestion yougoslave est, avec le modèle suédois, l’une des expériences les plus citées par la gauche européenne du XXᵉ siècle. Et pour cause : le projet est séduisant. Tito, en rupture avec Staline en 1948, cherche une « troisième voie » entre le capitalisme occidental et le planisme soviétique. La Loi fondamentale sur l’autogestion de 1950 transfère la gestion des entreprises aux « conseils ouvriers » — assemblées élues par les travailleurs de chaque entreprise. Propriété « sociale » (ni privée ni étatique), démocratie d’entreprise, répartition des bénéfices décidée par les travailleurs eux-mêmes. Sur le papier, c’est Mondragon.
Sur le terrain, c’est autre chose. Le Parti communiste yougoslave — rebaptisé Ligue des communistes — contrôle la nomination des directeurs, même si l’élection est formellement ouvrière. L’UDBA (police politique) surveille les entreprises, les syndicats, la presse. Les syndicats indépendants sont interdits — le seul syndicat autorisé est celui du Parti. Les prix sont contrôlés par l’État pour les produits de base. Le commerce extérieur est régulé. La politique monétaire est centralisée. Et surtout : personne n’a choisi l’autogestion. Elle a été décrétée par Tito, mise en œuvre par le Parti, et imposée à des entreprises qui n’avaient rien demandé. L’autogestion yougoslave est une autogestion administrée — un oxymore structurel. Si c’est le Parti qui décide que vous vous autogérez, ce n’est pas de l’autogestion — c’est du dirigisme qui porte un nom trompeur.
Mondragon : coopérative volontaire, libre adhésion, libre sortie, autofinancement, concurrence sur le marché ouvert, pas de parti politique tutélaire, pas de police secrète. Durée : 70 ans. Survit à Franco, à la démocratie, à l’Europe, à la mondialisation, à la crise de 2008. La Yougoslavie autogérée : autogestion imposée par le Parti, UDBA, interdiction des syndicats indépendants, contrôle étatique des prix. Durée : 41 ans. Fin : éclatement en guerres ethniques après la mort de Tito et la fin du contrôle central — Slovénie, Croatie, Bosnie, Kosovo. L’autogestion n’a pas survécu une seule journée à la disparition de la contrainte qui l’imposait. Les entreprises « autogérées » ont été privatisées, pillées par les apparatchiks reconvertis en oligarques, ou simplement fermées.
Le contraste éclaire une propriété fondamentale du triangle. L’autogestion — la propriété collective des moyens de production par les travailleurs — est un projet qui peut fonctionner. Mondragon le prouve depuis 70 ans. Mais elle ne peut fonctionner que par le consentement. Quand elle est imposée, elle n’est pas de l’autogestion — c’est du dirigisme déguisé, et elle en a la fragilité. La vraie autogestion n’a pas besoin d’un parti unique pour exister. Elle a besoin de la liberté — la liberté de s’associer, la liberté de quitter, la liberté de concurrencer, la liberté d’échouer. Mondragon a toutes ces libertés. La Yougoslavie n’en avait aucune.
28.10 — Christiania (1971-présent) : le maximalisme au carré
Les quatre cas précédents illustrent la même structure : du sommet B enchâssé dans du sommet C — du collectivisme volontaire dans un cadre de liberté individuelle. Un cinquième cas montre que le principe va plus loin : du sommet B enchâssé dans du sommet B. Du maximalisme volontaire en surplus d’un maximalisme déjà existant.
Freetown Christiania est fondée en 1971, quand un groupe de squatteurs occupe une caserne militaire désaffectée de 34 hectares dans le quartier de Christianshavn, à Copenhague. Cinquante ans plus tard, environ 900 habitants y vivent dans un régime d’autogouvernement par assemblées de consensus — les fællesmøde, où chaque décision communautaire est prise à l’unanimité ou au consensus large. En 2012, les habitants rachètent collectivement une partie du terrain via la fondation Fonden Fristaden Christiania [65], financée par la vente de « parts de Christiania » — des titres symboliques, sans rendement financier, achetés par des sympathisants de 26 pays. La propriété est collective : aucun habitant ne possède son logement.
Ce qui rend Christiania structurellement distinct des quatre cas précédents est le double prélèvement. Selon le ministère danois de la Défense, les habitants de Christiania paient l’impôt foncier et l’impôt sur le revenu danois — comme tout citoyen [64]. Ils ne sont pas exemptés du système fiscal. Ils y participent pleinement. Et en plus de l’impôt danois, chaque adulte verse 1 500 couronnes par mois au Fonds commun de Christiania [64], qui finance l’entretien des bâtiments, les charges collectives et la TVA des petits commerces de la communauté. Ce n’est pas un impôt alternatif — c’est un impôt additionnel, librement consenti, superposé à un système fiscal qui est déjà l’un des plus lourds du monde.
Le Danemark est dans le quadrant maximaliste du triangle : dépenses publiques autour de 50 % du PIB, pression fiscale parmi les plus élevées de la planète, mais consentement réel (démocratie fonctionnelle, libertés civiles intactes, état de droit). C’est un pays qui est déjà profondément dans le sommet B à l’échelle nationale. Christiania ne s’en extrait pas — elle s’y enfonce. Elle ajoute une couche supplémentaire de collectivisme consenti au-dessus de celle que le Danemark impose déjà. C’est du B dans du B — du maximalisme au carré.
Le consentement est récursif. On peut empiler des couches de collectivisme, à condition que chaque couche soit librement choisie et que la sortie reste ouverte. Un habitant de Christiania peut quitter la communauté à tout moment et rester au Danemark — il retombe dans le maximalisme danois ordinaire, ce qui n’est pas rien, mais c’est son choix de citoyen. Le principe est le même que le Rumspringa amish ou la démission coopérative de Mondragon : le droit de sortie est le test du consentement.
La tension la plus révélatrice ne concerne pas le collectivisme de Christiania — elle concerne son seul espace de minimalisme. Pusher Street, le marché ouvert du cannabis, est un commerce de fait libre : pas de TVA, pas de licence, pas de régulation étatique. C’est une poche de C — de minimalisme économique — au milieu du B. Et c’est précisément cela que le Danemark ne tolère pas. Les raids policiers se multiplient, la « normalisation » est imposée, Pusher Street est finalement démantelée par les habitants eux-mêmes en 2024 sous la pression de l’État. Le cadre B accepte qu’on soit plus collectiviste que lui — Christiania peut empiler du maximalisme autant qu’elle veut, personne ne s’en plaint. Mais il n’accepte pas qu’on soit moins régulé. La poche de C est ce qui déclenche le conflit.
La symétrie avec les Amish est instructive. Les États-Unis (cadre C) tolèrent du B en leur sein : les Amish peuvent être aussi collectivistes qu’ils le veulent, tant qu’ils n’imposent pas leur règles à l’extérieur. Mais quand le Wisconsin tente d’imposer la scolarité obligatoire aux Amish — c’est-à-dire quand le cadre essaie de forcer du C (éducation standardisée, choix individuel) à l’intérieur du B — la Cour suprême tranche en faveur des Amish (Wisconsin v. Yoder, 1972 [70]). De même, le Danemark (cadre B) tolère du B-plus en son sein : Christiania peut ajouter du collectivisme. Mais quand Christiania laisse émerger du C — un marché libre, non régulé — c’est l’État qui intervient.
Chaque cadre tolère ce qui va dans sa direction et résiste à ce qui va dans la direction opposée. Le B tolère le B-plus, pas le C. Le C tolère le B, pas le A. Ce n’est pas un biais — c’est une propriété structurelle de la tolérance : elle a une direction, celle du régime qui l’accorde.
28.11 — Au-delà des communautés totalisantes
Les exemples qui précèdent partagent un trait : la communauté englobe la totalité ou la quasi-totalité de la vie de ses membres. On pourrait en conclure que la solidarité consentie ne survit que dans des structures fermées.
L’histoire suggère le contraire. Les catholiques récusants d’Angleterre restent catholiques pendant trois siècles malgré les amendes, les confiscations et parfois la mort — tout en vivant et travaillant parmi les protestants [66]. La conversion à l’anglicanisme est toujours possible et arrête instantanément la persécution. La majorité des catholiques anglais la choisissent. Ceux qui restent consentent au coût. Loin d’être isolés dans un patronage aristocratique, les récusants de statut moyen et inférieur sont intégrés dans leurs communautés locales [67]. Les communautés juives de la diaspora reproduisent le même mécanisme sur deux millénaires : pas de structure totalisante, une intégration dans la société environnante, un droit de sortie permanent, et une survie par le choix.
Dans les deux cas, la coercition externe ne détruit pas le consentement interne — elle le purifie. Ce qui ne résiste pas à la pression, c’est l’appartenance héritée passivement. Ce qui résiste, c’est l’appartenance choisie — et elle dure plus longtemps que n’importe quel régime coercitif.
28.12 — Ce que le triangle prédit, et ce que les faits confirment
Cinq communautés. Quatre paires — et un cas distinct. Posons les résultats côte à côte.
| Communauté volontaire | Durée | Régime coercitif correspondant | Durée | Coût humain |
|---|---|---|---|---|
| Amish (1693-) | 330+ ans | Communes populaires chinoises (1958-1983) | 25 ans | 15-55 millions de morts |
| Kibboutzim (1909-) | 115+ ans | Kolkhozes soviétiques (1929-1991) | 62 ans | 4-8 millions de morts |
| Emmaüs (1949-) | 75+ ans | Laogai chinois (1949-2013) | 64 ans | 1+ million de morts |
| Mondragon (1956-) | 70+ ans | Autogestion yougoslave (1950-1991) | 41 ans | 0 direct, 140 000+ dans les guerres de dissolution |
| Christiania (1971-) | 55+ ans | — (B dans B, pas de pendant coercitif) | — | — |
Figure 28.2 — Durée comparée consentement vs coercition
La durée moyenne des quatre communautés volontaires comparées : 148 ans (et toutes en cours). La durée moyenne des régimes coercitifs correspondants : 48 ans (et tous terminés). Le rapport : 3 à 1 — en faveur du consentement. Et le coût humain : d’un côté, zéro ; de l’autre, des dizaines de millions de morts. Christiania, le cinquième cas, n’a pas de pendant coercitif — parce que son cas est structurellement différent : du B enchâssé dans du B, pas du B opposé à du A. Mais ses 55 ans de durée confirment le même principe : le collectivisme consenti tient.
Le triangle faisait trois prédictions. Les cinq cas les confirment.
Prédiction 1 : le collectivisme consenti est structurellement viable. Il ne s’effondre pas de l’intérieur, parce qu’il tient par l’adhésion. Les Amish durent 330 ans. Les kibboutzim durent 115 ans. Emmaüs dure 75 ans. Mondragon dure 70 ans. Aucune de ces communautés n’a eu besoin d’un mur, d’une police secrète, d’un passeport intérieur ou d’un parti unique pour exister. Elles existent parce que leurs membres le veulent — et elles cessent d’exister quand leurs membres ne le veulent plus. Ce n’est pas de la fragilité — c’est de la légitimité.
Prédiction 2 : le collectivisme coercitif est structurellement fragile. Il ne tient que par la contrainte, et s’effondre avec elle. Les communes populaires sont démantelées dès que Deng le permet. Les kolkhozes disparaissent en quelques mois après la chute de l’URSS. L’autogestion yougoslave ne survit pas une journée à la fin du parti unique. Le laogai est officiellement « aboli » — mais renaît sous un autre nom, parce que la structure coercitive a besoin du travail forcé. Dans chaque cas, la disparition de la contrainte révèle l’absence de consentement. Rien ne reste — parce qu’il n’y avait rien sous la coercition.
Prédiction 3 : la durée est le test. Ce qui tient sans mur, sans police secrète et avec un droit de sortie est plus robuste que ce qui ne tient qu’avec. Les quatre paires le confirment sans exception. La version consentie dure plus longtemps que la version coercitive — dans chaque cas, pour chaque type de collectivisme, sur chaque continent.
Et les quatre communautés partagent quatre caractéristiques structurelles qui les distinguent des régimes coercitifs correspondants.
L’adhésion volontaire. On entre parce qu’on le choisit — pas parce qu’on y est né sans pouvoir partir, ni parce qu’on y est forcé par un décret. Le Rumspringa amish, le processus d’admission du kibboutz, l’accueil d’Emmaüs, l’embauche coopérative de Mondragon — quatre mécanismes différents, un même principe : le consentement explicite.
Le droit de sortie. On peut partir — avec ses jambes, pas dans un cercueil. L’Amish qui quitte après le Rumspringa n’est pas poursuivi. Le kibbutznik qui part reçoit sa compensation. Le compagnon d’Emmaüs qui s’en va n’est pas arrêté. Le coopérateur de Mondragon qui démissionne emporte son compte. Comparez avec le mur de Berlin, le passeport intérieur soviétique, le hukou chinois, les balseros cubains qui risquent leur vie en mer. Le droit de sortie est le test ultime du consentement — et c’est pourquoi les régimes coercitifs l’interdisent : ils savent que si la porte est ouverte, les gens sortent.
Nuance nécessaire : les Amish ne sont pas tout à fait en bas du triangle. Le droit de sortie existe — mais il a un coût. Celui qui part après le baptême est shunné : coupé de sa famille, de ses amis, de tout son réseau social. Il quitte non seulement une communauté, mais le seul monde qu’il connaît — sans diplôme reconnu, sans expérience du marché du travail extérieur, sans filet. Le Rumspringa atténue ce coût pour les jeunes non encore baptisés, mais il ne l’élimine pas. Un droit de sortie dont l’exercice implique la perte de tous ses liens n’est pas un droit de sortie nul — c’est incomparablement mieux que le Mur de Berlin — mais ce n’est pas non plus un droit de sortie sans friction. Les Amish sont en bas du triangle, mais pas au point le plus bas. Le coopérateur de Mondragon qui part avec son capital, le compagnon d’Emmaüs qui quitte sans préavis ni stigmate — ceux-là sont plus bas encore.
L’autofinancement. Les quatre communautés financent leur propre fonctionnement — par le travail, la production, la vente. Elles ne dépendent pas d’un contribuable captif. Cette indépendance financière a une conséquence structurelle : elle empêche le cliquet de dépendance décrit au chapitre XIX. Un programme social financé par l’impôt crée des bénéficiaires qui défendent le programme et des bureaucrates qui l’administrent — le cliquet se pose. Une communauté autofinancée n’a pas de contribuable captif, donc pas de cliquet fiscal. Si elle ne fonctionne plus, elle meurt — elle ne survit pas sous perfusion.
La longévité. Non pas comme preuve de vertu, mais comme preuve de robustesse structurelle. Les quatre communautés ont traversé des guerres, des crises économiques, des changements de régime politique, des évolutions culturelles majeures. Les Amish ont survécu à la Révolution américaine, à la guerre de Sécession, à deux guerres mondiales, à la révolution numérique. Les kibboutzim ont survécu à cinq guerres et à l’hyperinflation. Emmaüs a survécu à la décolonisation, à Mai 68, à la mondialisation. Mondragon a survécu à Franco et à la crise de 2008. Cette longévité n’est pas un accident — c’est la conséquence du consentement. Un système que ses membres choisissent est un système que ses membres défendent — avec leur travail, leur présence, leur loyauté.
Un cinquième point mérite d’être nommé : l’absence de passagers clandestins. Le free riding — profiter du système sans y contribuer — est le problème canonique des biens publics et le cauchemar des systèmes de redistribution à grande échelle. Dans un système anonyme de 60 millions de personnes, le free rider est invisible : il touche ses allocations, ne travaille pas, et personne ne le connaît. Le dirigisme étatique crée structurellement ce problème — puis invoque la coercition pour le résoudre (contrôle, sanctions, bureaucratie de vérification). Dans les communautés volontaires, le free riding est structurellement impossible — pour trois raisons. La transparence : dans une communauté de 200 personnes, tout le monde voit qui travaille et qui ne travaille pas. La pression sociale : celui qui ne contribue pas est confronté directement, pas par un formulaire. Et le droit d’exclusion : la communauté peut exclure un membre qui ne contribue pas — le Meidung amish, le vote d’assemblée du kibboutz, le départ négocié d’Emmaüs. Le dirigisme étatique crée le problème du free riding que la coercition prétend ensuite résoudre. Les communautés volontaires ne le créent pas — parce que la petite échelle, la transparence et le droit d’exclusion l’empêchent de naître.
28.13 — La fausse objection de l’échelle
L’objection est prévisible : « C’est très joli, vos communautés de 200 ou 80 000 personnes. Mais ça ne peut pas marcher à l’échelle d’un pays de 60 millions d’habitants. »
L’objection présuppose ce qu’elle prétend démontrer. Elle postule qu’une société est un tout qui doit être géré comme une seule entité — qu’il faut un plan unique, un système unique, une solidarité unique pour 60 millions de personnes. C’est le postulat du sommet A — le postulat totalitaire au sens étymologique du terme : tout doit être pris en charge par un seul centre. Et c’est précisément ce postulat que les communautés volontaires invalident.
Car la montée en échelle n’exige pas l’homogénéité. Elle exige la fédération.
Mondragon le démontre depuis 70 ans. Mondragon n’est pas une coopérative de 80 000 personnes — c’est un réseau de 260 coopératives, chacune autonome, chacune gouvernée par ses propres membres, chacune à l’échelle où la transparence et le consentement fonctionnent. La Corporación n’est pas un État central qui commande aux coopératives. C’est un mécanisme de coordination — banque commune (Laboral Kutxa), fonds de solidarité inter-coopérative, université partagée — qui laisse chaque entité souveraine. Quand Fagor fait faillite, les autres coopératives absorbent ses travailleurs — non pas parce qu’un commissaire l’ordonne, mais parce que les assemblées le votent. L’échelle de Mondragon est celle d’une petite ville — mais la structure est indéfiniment extensible, parce qu’elle ne repose pas sur le contrôle central, mais sur la coordination volontaire.
Les kibboutzim ont fait la même chose. Le mouvement kibboutzique n’a jamais été un seul kibboutz géant. Il a toujours été une fédération — quatre fédérations, en fait, correspondant à autant de mouvements politiques (HaKibbutz HaArtzi, Takam, HaKibbutz HaDati, Kibbutz HaOved). Chaque kibboutz est souverain. La fédération coordonne, négocie avec l’État, mutualise certains services — mais ne commande pas. C’est un réseau de sommets B, pas un sommet A déguisé.
La Suisse pousse le principe au niveau d’un État. 8,7 millions d’habitants, 26 cantons, plus de 2 100 communes. Chaque commune fixe son taux d’imposition. Chaque canton a sa propre constitution, son propre code de procédure, ses propres lois scolaires. La Confédération coordonne — défense, douanes, politique monétaire, quelques standards fédéraux. Mais elle ne dirige pas. La Suisse n’est pas gouvernée depuis Berne — elle est gouvernée depuis 2 100 points simultanés, par des assemblées locales, des référendums cantonaux, et un système de démocratie directe qui soumet toute loi fédérale au veto populaire. C’est Mondragon à l’échelle d’un pays. C’est un réseau de communautés consenties — pas un plan central appliqué à des millions de personnes.
L’objection de l’échelle confond deux choses : la taille du système et la taille de l’unité de gouvernance. Il n’existe pas d’entreprise de 60 millions de salariés — et personne n’en conclut que le capitalisme ne fonctionne pas à grande échelle. L’économie de marché ne « monte en échelle » pas en créant une seule entreprise gigantesque. Elle monte en échelle en multipliant les entités autonomes qui se coordonnent par le marché. De même, une société libre ne « monte en échelle » pas en créant un État omniscient de 60 millions de citoyens. Elle monte en échelle en multipliant les structures consenties — communes, cantons, coopératives, associations, communautés — qui se coordonnent par le fédéralisme, le contrat et le droit.
Un État du sommet B, vu sous cet angle, n’est pas une communauté volontaire géante. C’est un cadre à l’intérieur duquel coexistent des milliers de communautés volontaires, chacune à l’échelle où le consentement fonctionne. Le Danemark n’est pas un kibboutz de 5,9 millions de personnes. C’est une fédération de 98 municipalités, de milliers d’associations, de coopératives agricoles qui contrôlent une part significative de la production alimentaire, d’un système de flexicurité négocié entre partenaires sociaux — le tout tenu par la démocratie directe, la transparence fiscale, et un consensus social renouvelé à chaque élection. Le maximalisme danois n’est pas imposé d’en haut — il est construit de bas en haut, par couches successives de consentement.
L’objection de l’échelle est donc un faux problème. La bonne question n’est pas « comment faire un kibboutz de 60 millions de personnes ? » — la réponse est qu’on ne peut pas, et qu’on n’a pas besoin de le faire. La bonne question est : « comment construire un cadre dans lequel 60 millions de personnes peuvent s’organiser librement en communautés consenties de la taille qui fonctionne ? » La réponse est : le fédéralisme radical, la subsidiarité, la démocratie directe locale, et le droit de sortie à chaque niveau. C’est ce que la Suisse fait depuis 1291. C’est ce que Mondragon fait depuis 1956. C’est ce que les fédérations de kibboutzim font depuis 1909. L’architecture institutionnelle complète relève d’un autre ouvrage — cet essai se limite à établir les principes que les faits imposent.
Revenons au point de départ — les goðorð islandais. Le Commonwealth islandais fonctionnait comme un réseau d’entités maximalistes consenties dans un cadre minimaliste : chaque goði exerçait une autorité réelle, mais ses partisans pouvaient le quitter. Les quatre communautés de ce chapitre fonctionnent de la même manière : chacune est maximaliste en interne (règles strictes, collectivisme intégral, obligations mutuelles), mais l’adhésion est libre et la sortie est garantie. Le sommet B, enchâssé dans le sommet C. Des dirigismes choisis, à l’intérieur d’un cadre de liberté.
Et c’est ici que la leçon dépasse les communautés elles-mêmes. Le triangle ne dit pas « il faut moins de collectivisme ». Il ne dit pas « le collectivisme ne fonctionne pas ». Il dit : le collectivisme fonctionne quand il est consenti. La variable n’est pas le degré de collectivisme — les Amish sont plus collectivistes que Cuba, les kibboutzim étaient plus collectivistes que les kolkhozes, Mondragon est plus collectiviste que l’autogestion yougoslave. La variable est le consentement. Le sommet B est viable. Le sommet A ne l’est pas. Et la distance entre les deux — la distance verticale du triangle — est la distance entre ce qui dure et ce qui tue.