XXIV — Le capitalisme

Chapitre XXIV — Le capitalisme : anatomie d’un amalgame

« Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. »

— Albert Camus, Sur une philosophie de l’expression (1944)

Le mot que le lecteur attend depuis le début n’a pas encore été prononcé. Vingt chapitres à examiner des régimes, des dérives, des cliquets — et pas un seul consacré au capitalisme. L’omission est volontaire. Non par esquive, mais parce que le mot pose exactement le problème que ce livre s’efforce de résoudre : il comprime des réalités incompatibles dans une seule étiquette.

Ce chapitre le démontre — puis le dissout.

24.1 — Un mot, trois pays

Prenons trois pays. Tous les trois sont « capitalistes ».

Le Danemark. Propriété privée, marché libre, entreprises cotées en bourse. Dépenses publiques à 50 % du PIB. Redistribution massive — éducation gratuite, santé gratuite, allocations généreuses. Syndicats puissants qui négocient les salaires sans intervention législative (flexicurité). Indice de liberté économique Heritage : 77,6. Freedom House : 97/100. Le marché existe. L’État est omniprésent. Le citoyen consent — il vote pour ce niveau de redistribution, il peut voter contre, il l’a fait et le refera. Sur le triangle : proche du sommet B. Dirigisme consenti.

L’Estonie. Propriété privée, marché libre, entreprises cotées en bourse. Flat tax à 20 %. Dépenses publiques à 34 % du PIB. E-gouvernement, e-résidence, administration numérique. Peu de redistribution par rapport aux voisins nordiques. Heritage : 78,2. Freedom House : 94/100. Le marché existe. L’État est léger. Le citoyen consent — il vote pour ce niveau d’autonomie. Sur le triangle : proche du sommet C. Autonomie consentie.

La Russie. Propriété privée formelle, entreprises formellement privées, bourse de Moscou. Mais Khodorkovski fait dix ans de camp pour avoir défié le Kremlin. Gazprom obéit au président. Les oligarques possèdent tant que le pouvoir le tolère. Heritage : 56,1. Freedom House : 13/100. Le marché existe — sur le papier. La propriété existe — jusqu’au coup de téléphone. Sur le triangle : proche du sommet A. Dirigisme coercitif.

Trois pays « capitalistes ». Trois positions dans le triangle qui n’ont rien en commun. Le Danemark est aussi éloigné de la Russie que la Suède l’est de la Corée du Nord. Et pourtant le même mot les recouvre — et le débat politique les traite comme des variantes d’un même système.

24.2 — Le syndrome

Pendant des décennies, la recherche médicale a traité la maladie d’Alzheimer comme une pathologie unique. On cherchait le mécanisme, le traitement. Les essais cliniques échouaient les uns après les autres. Puis on a compris : ce n’est pas une maladie. C’est un syndrome — amyloïde, tau, vasculaire, inflammatoire, métabolique. Des pathologies distinctes avec des mécanismes différents, des progressions différentes, des traitements différents, qui produisent des symptômes similaires. L’étiquette unique a retardé la recherche de plusieurs décennies parce qu’on cherchait une réponse à une question mal posée.

« Le capitalisme » fait exactement la même chose au débat politique. On cherche à savoir si « le capitalisme » est bon ou mauvais — comme on cherchait à guérir « l’Alzheimer ». Les uns le défendent. Les autres l’attaquent. Et personne ne parle du même objet. Le syndrome est si avancé que certains théoriciens qualifient l’URSS elle-même de « capitalisme d’État » — au motif que l’État y joue le rôle du patron. Quand un mot peut désigner à la fois l’Estonie et l’Union soviétique, il ne désigne plus rien. C’est un bruit, pas un signal.

Quand un militant de gauche dit « le capitalisme exploite », il parle de la Russie de Poutine, du Suharto de l’Indonésie, du capitalisme de connivence où chaque fortune dépend du prince. Il a raison — ce système exploite. Quand un militant de droite dit « le capitalisme libère », il parle de l’Estonie, de la Nouvelle-Zélande, du marché concurrentiel où l’entrepreneur ne doit rien au pouvoir. Il a raison aussi — ce système libère. Le problème n’est pas qu’ils ont tort. Le problème est qu’ils utilisent le même mot pour deux objets qui sont aux antipodes du triangle.

Et quand un social-démocrate dit « le capitalisme, ça se régule », il parle du Danemark — un marché encadré par un État fort avec le consentement des citoyens. Il a raison pour une troisième fois. Mais son « capitalisme régulé » n’a rien en commun avec le « capitalisme » du militant de gauche (qui parle de prédation) ni avec celui du militant de droite (qui parle d’autonomie).

Trois diagnostics justes. Trois traitements incompatibles. Un seul mot. Le débat tourne en rond depuis deux siècles — exactement comme la recherche sur Alzheimer tournait en rond tant qu’on cherchait un mécanisme unique.

24.3 — Ce que le triangle voit quand il dissout le mot

Supprimons le mot. Regardons les mécanismes. Fernand Braudel l’a fait avant nous. Dans Civilisation matérielle, économie et capitalisme [6] (1979), il distingue l’économie de marché — échange concurrentiel, petit commerce, artisanat — du capitalisme proprement dit — accumulation monopolistique, connivence avec le pouvoir, grandes fortunes qui manipulent les règles. Le capitalisme, écrit Braudel, est « l’anti-marché » : le moment où le pouvoir économique capture le pouvoir politique. C’est Stigler un siècle avant Stigler, vu par un historien. Sa distinction correspond presque exactement à ce que le triangle sépare.

Le marché concurrentiel sous consentement (base B–C du triangle). Des acteurs économiques échangent librement. La propriété est protégée par des institutions indépendantes du pouvoir. L’entrepreneur ne doit rien au prince. Le consommateur peut choisir. La faillite est possible — c’est le signal qui dit « cette ressource est mieux employée ailleurs ». Le degré de redistribution varie — élevé au Danemark, faible en Estonie — mais dans les deux cas, il est consenti : voté, révisable, contestable. Ce mécanisme n’a pas besoin du mot « capitalisme » pour être décrit. Il se décrit par sa position sur la grille : autonomie variable, consentement élevé.

Le capitalisme de connivence (milieu du triangle, en montée). Des acteurs économiques formellement privés, mais dont la prospérité dépend de la proximité avec le pouvoir. Les monopoles sont attribués par décret, pas acquis par la concurrence. Le crédit dépend de la loyauté. La licence peut être retirée. Suharto, Orbán, Erdoğan post-2013 — et une part non négligeable de l’économie française (marchés publics, commandes d’État, régulation sectorielle qui protège les acteurs en place). Ce mécanisme n’est pas du « capitalisme dévoyé » — c’est le produit mécanique de la dérive verticale. Quand l’État grossit, les entreprises qui dépendent de lui grossissent aussi — et elles ont intérêt à ce qu’il grossisse encore. La capture réglementaire de Stigler [24] (chapitre XV) produit du capitalisme de connivence aussi sûrement que la pluie produit de la boue. Ce n’est pas un accident du capitalisme — c’est le capitalisme en montée dans le triangle.

Le marché sous tutelle coercitive (sommet A). Propriété formelle, activité économique réelle — mais sous contrôle total du pouvoir. La Chine de Xi, la Russie de Poutine, les pétromonarchies. Jack Ma disparaît trois mois après un discours critique. Khodorkovski fait dix ans de camp. Le fermier du Zimbabwe perd sa ferme par décret. Heritage voit de la « liberté économique ». Le chapitre XVII a montré pourquoi c’est un artefact de mesure. Ce mécanisme n’est pas du capitalisme — c’est du dirigisme en costume de marché.

Et c’est ici que la boucle se ferme. Le « capitalisme d’État » de l’URSS et le « capitalisme de connivence » de la Russie de Poutine sont le même système. Dans le premier, l’État possède les entreprises directement. Dans le second, les entreprises sont nominalement privées mais obéissent au Kremlin — propriété conditionnelle, fortune révocable, Khodorkovski pour ceux qui n’ont pas compris. La différence est administrative. Le contrôle est identique. Et c’est exactement ce qui sépare le communisme du fascisme — la forme, pas le fond. Le chapitre XX l’a montré : Mussolini « privatise », Staline nationalise, les deux contrôlent. Le mot « capitalisme » appliqué aux deux cas ne fait que confirmer le diagnostic du triangle : au sommet A, les étiquettes n’ont plus de sens. Qu’on appelle ça capitalisme d’État, capitalisme de connivence, socialisme réel ou corporatisme fasciste — la position sur la grille est la même, le mécanisme est le même, et les citoyens subissent la même chose.

Trois mécanismes. Trois positions dans le triangle. Un seul mot qui les confond — et qui rend impossible le diagnostic différentiel.

Et un quatrième fantôme. L’anarcho-capitalisme (Rothbard, David Friedman) pousse le sommet C à son extrême logique : zéro État, tout par le marché, y compris la justice et la défense. C’est le miroir exact de la promesse communiste — qui pousse le sommet B à son extrême : l’État dépérit quand le vrai socialisme est atteint. Les deux prédisent la disparition de l’État. Aucun des deux ne l’a produite. L’Islande médiévale, cas favori des anarcho-capitalistes, a fonctionné trois siècles sans État central — puis le pouvoir s’est concentré et le système s’est effondré sous la couronne norvégienne. Le vide institutionnel se remplit — toujours. Les sommets du triangle sont des asymptotes, pas des destinations. Le débat réel se joue sur la base B–C, pas aux extrêmes.

24.4 — Pourquoi le mot persiste

Si le mot « capitalisme » est un obstacle à la compréhension, pourquoi survit-il ?

Pour la même raison que le spectre gauche-droite survit : parce qu’il est utile à ceux qui l’utilisent.

La gauche a besoin du mot pour avoir un ennemi unique. Si le capitalisme danois et le capitalisme russe sont le même système, alors la critique vaut pour les deux — et la solution (plus d’État, plus de contrôle, plus de redistribution forcée) s’applique partout. Dissoudre le mot, c’est perdre la cible. Un militant qui doit dire « je suis contre le capitalisme de connivence mais pour le marché concurrentiel régulé sous consentement » a perdu son slogan. « À bas le capitalisme » tient sur une pancarte. « À bas la capture réglementaire dans un cadre de dérive verticale » ne tient nulle part.

La droite a besoin du mot pour avoir un drapeau unique. Si le marché libre et le marché capturé sont le même système, alors la défense vaut pour les deux — et la prédation des oligarques est couverte par le prestige de l’entrepreneur. Un défenseur qui doit dire « je suis pour le marché concurrentiel mais contre le capitalisme de connivence » a perdu son bouclier. Défendre « le capitalisme » protège tout le monde sous la même tente — y compris ceux qui ne méritent pas d’y être.

Le mot persiste parce qu’il sert les deux camps. Il permet à chacun de ne pas faire le travail de précision que le triangle exige.

24.5 — Ce que la dissolution permet

Dissoudre le mot « capitalisme » ne supprime pas les problèmes qu’il recouvre. Il les rend traitables.

La critique de gauche la plus opérationnelle — des entreprises qui achètent le politique, des oligarques qui dictent les lois, un marché qui cesse d’être libre parce que le pouvoir économique se convertit en pouvoir coercitif — est exactement la dérive diagonale du chapitre XVI. Le triangle ne la nie pas. Il la situe, la mesure, et identifie son mécanisme : la capture, la complexification, la dépendance. Et il fournit le diagnostic que le spectre ne fournit pas : le problème n’est pas « le marché ». Le problème est la montée — la conversion du pouvoir économique en pouvoir politique, la fermeture progressive du système, le cliquet qui verrouille chaque cran.

La critique de droite la plus opérationnelle — un État qui étouffe l’initiative, une régulation qui protège les acteurs en place au lieu du public, une fiscalité qui punit la création de richesse — est exactement la dérive verticale du chapitre XV. Le triangle ne la nie pas non plus. Il la situe et la mesure.

Les deux critiques sont justes. Elles décrivent deux pathologies différentes d’un même système mal nommé. Et elles appellent deux traitements différents — que le mot « capitalisme » rend impossibles à formuler, parce qu’il force le débat dans un cadre où défendre le marché c’est défendre l’oligarchie, et critiquer l’oligarchie c’est attaquer le marché.

Et une précision que Karl Polanyi a posée dès 1944 dans The Great Transformation [11] : le « marché libre » n’est pas un état naturel. C’est une construction institutionnelle — imposée par l’État. L’Angleterre du XIXᵉ a créé le marché libre par la législation : enclosures, réforme des Poor Laws, étalon-or. Le sommet C du triangle n’est pas « l’absence d’État » — c’est un cadre institutionnel qui protège l’autonomie. L’autonomie se construit. Elle ne se décrète pas par le retrait. Le triangle ne naturalise pas le marché — il montre que le marché, comme le dirigisme, est un choix institutionnel. La question n’est pas « marché ou État ». La question est : avec ou sans consentement ?

Le triangle sépare ce que le spectre confond. Le marché concurrentiel sous consentement est un mécanisme. Le capitalisme de connivence en est un autre. Le marché sous tutelle coercitive en est un troisième. Chacun appelle un diagnostic distinct, un traitement distinct, un débat distinct. Tant qu’on les confond sous un seul mot, on ne peut ni diagnostiquer ni traiter.

Le capitalisme n’est pas une idéologie. C’est un syndrome — une famille de mécanismes distincts que deux siècles de spectre gauche-droite ont amalgamés sous un seul nom. Le dissoudre, ce n’est pas le défendre. C’est se donner enfin les moyens de le critiquer.

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