XV — La dérive verticale
Chapitre XV — Les dynamiques du triangle : la dérive verticale
« Au-dessus [des citoyens] s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance. »
— Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome II, 4ᵉ partie, ch. VI (1840)
Le triangle est posé — trois sommets, un quadrant vide, une géométrie qui remplace l’axe. Mais un triangle statique n’est qu’une carte. Ce qui importe, c’est le mouvement. Et le premier mouvement à comprendre est celui que personne ne planifie, que personne ne décide, et qui se produit pourtant dans presque toutes les démocraties : la dérive verticale.
Figure 15.1 — La dérive verticale
15.1 — Le penchant naturel des élites
Tout groupe au pouvoir — élu, nommé, coopté — tend à accroître son contrôle. Ce n’est pas une conspiration. C’est un gradient.
Un problème apparaît — réel ou perçu. Les gouvernants doivent réagir. Et la réaction la plus immédiate, pour qui détient le pouvoir, est d’en utiliser davantage. Une crise sanitaire ? Des pouvoirs d’urgence. Une fraude fiscale ? Une couche de régulation. Un scandale alimentaire ? Une agence de contrôle. Chaque réponse est individuellement raisonnable. L’accumulation ne l’est pas.
Ce penchant n’est pas propre à un camp. Les élites de « gauche » l’exercent par la redistribution obligatoire, la planification, le contrôle des prix. Les élites de « droite » par la sécurité nationale, la surveillance, le protectionnisme. Les étiquettes changent. Le mouvement est le même : vers le haut du triangle.
Et il ne requiert aucune intention malveillante. Il suffit que chaque décideur choisisse la solution qui augmente marginalement son contrôle plutôt que celle qui le réduit. Il est toujours plus facile d’ajouter une règle que d’en supprimer une, de créer un bureau que de le fermer, d’étendre une compétence que de la rendre. La dérive verticale est la pente par défaut des systèmes où les décideurs ne sont pas structurellement contraints de restituer le pouvoir.
15.2 — Trois mécanismes : capture, complexification, dépendance
La capture réglementaire. Stigler l’a formalisé en 1971 : les agences de régulation finissent par servir les intérêts des secteurs qu’elles régulent. Les régulés ont un intérêt concentré à influencer le régulateur ; les citoyens un intérêt diffus à le surveiller. L’intérêt concentré gagne. La régulation protège les acteurs en place contre la concurrence — et chaque règle capturée appelle une nouvelle règle pour corriger ses effets, qui sera capturée à son tour.
La complexification. Chaque loi crée des cas limites. Chaque cas limite exige un décret. Chaque décret crée des interprétations divergentes. Le Code général des impôts français comptait 1 800 articles en 1980 — plus de 4 000 aujourd’hui. La complexité elle-même devient une barrière : seuls les acteurs assez grands pour payer des avocats peuvent naviguer dans le labyrinthe. Les petits sont éliminés non par la concurrence, mais par la régulation.
La dépendance. Plus l’État intervient, plus les citoyens en dépendent. Plus ils en dépendent, plus ils demandent d’intervention. Un agriculteur subventionné ne peut pas voter contre les subventions — il en mourrait. La dépendance ne crée pas de la gratitude — elle crée de l’anxiété. Et l’anxiété demande plus de protection. La boucle est auto-renforçante.
Les trois mécanismes opèrent simultanément, se renforcent mutuellement, et produisent un résultat unique : la montée dans le triangle. Lente, imperceptible année après année, mais cumulative sur une génération.
15.3 — Les garde-fous qui fonctionnent
Figure 15.2 — Quatre garde-fous
La dérive n’est pas une fatalité. Certaines démocraties l’ont freinée — non par la vertu de leurs dirigeants, mais par la mécanique de leurs institutions.
La votation suisse. 50 000 signatures en 100 jours déclenchent un référendum sur toute loi fédérale. Les élus légifèrent en sachant qu’ils seront contrôlés — pas dans quatre ans, mais dans quatre mois.
Le recall. Un élu peut être révoqué en cours de mandat par pétition populaire. Le gouverneur Gray Davis l’a appris en 2003. La prochaine élection n’est pas dans quatre ans — elle est à tout moment.
Les sunset clauses. Certaines lois expirent automatiquement sauf reconduction explicite. Le mécanisme inverse la charge de la preuve : ce n’est plus au citoyen de démontrer qu’une loi est inutile, c’est au législateur de prouver qu’elle reste nécessaire.
Le fédéralisme compétitif. Quand les juridictions sont en concurrence — cantons suisses, États américains — l’excès de l’une pousse les citoyens vers l’autre. La Californie perd des contribuables au profit du Texas. Le fédéralisme compétitif ne supprime pas la dérive — il la sanctionne.
Ce que ces quatre mécanismes partagent : ils ne dépendent pas de la bonne volonté des gouvernants. Ils fonctionnent contre la volonté des gouvernants — c’est précisément leur raison d’être.
15.4 — Pourquoi ces garde-fous sont si rares
Parce que les installer exige que les gouvernants acceptent de limiter leur propre pouvoir. Et les gouvernants ne limitent leur propre pouvoir que dans deux circonstances : quand ils y sont forcés (une révolution, un effondrement) ou quand ils ne réalisent pas ce qu’ils font.
La démocratie représentative sans mécanisme de rappel est un chèque en blanc renouvelable. Le citoyen vote tous les quatre ou cinq ans. Entre deux élections, la dérive opère sans frein. Les constitutions limitent le pouvoir en théorie — mais qui interprète la constitution ? Des juges nommés par le pouvoir. La séparation des pouvoirs crée des frictions, pas des barrières : quand les trois pouvoirs sont alimentés par le même vivier de hauts fonctionnaires, la séparation est organique, la culture est commune.
Le verrouillage emprunte trois voies, souvent simultanées. La contrainte directe : lois d’exception, purges judiciaires — Erdoğan après 2016, 150 000 fonctionnaires purgés. La cooptation : nominations partisanes, portes tournantes entre pouvoir et régulateurs. L’entrisme : infiltration méthodique des corps intermédiaires — magistrature, universités, médias publics — par des courants qui y installent leurs cadres avant même d’arriver au pouvoir. Les trois se renforcent mutuellement. Le résultat est le même : la montée dans le triangle.
Pire : quand les citoyens parviennent à s’exprimer directement, le résultat peut être contourné. En 2005, les Français rejettent le Traité constitutionnel — 55 % de non. Les Néerlandais aussi — 61 % de non. Deux ans plus tard, l’essentiel est repris dans le Traité de Lisbonne, ratifié par voie parlementaire. Quand le peuple vote « mal », on ne lui repose plus la question.
15.5 — La dérive dans le triangle
Sur le triangle, la dérive verticale pousse les régimes de la base B–C vers le haut — vers l’hypoténuse, pas directement vers A. La distinction est essentielle. Un régime qui dérive verticalement ne change pas de profil économique : une social-démocratie monte vers le côté A–B, une démocratie libérale vers le côté A–C. Le mouvement est silencieux dans les démocraties matures — en France, le poids de l’État dans le PIB passe de 35 % à 57 % entre 1960 et 2023 sans que personne ne vote pour cette trajectoire. Il est rapide dans les démocraties fragiles — Erdoğan en vingt ans, Orbán en quatorze, Chávez en quinze.
Et c’est ici que le triangle révèle ce que l’axe cache. La dérive n’est pas « vers la droite » ou « vers la gauche ». C’est un mouvement vers le haut. Erdoğan et Maduro montent tous les deux — l’un vers le côté A–C, l’autre vers le côté A–B. Sur l’axe, ils sont aux antipodes. Dans le triangle, ils montent en parallèle et s’éloignent de la base démocratique.
L’axe gauche-droite est structurellement aveugle à la dérive verticale. « Dérive verticale » — le concept n’existe pas sur une ligne horizontale. Les citoyens sentent la dérive — ils sentent que les décisions leur échappent, que les élus ne les écoutent plus, que le système se referme. Mais le seul vocabulaire disponible est « gauche » et « droite ». Alors ils votent pour des « antisystème » qui montent dans le triangle exactement comme les autres. Ils s’abstiennent. Ils désespèrent. La désaffection démocratique n’est pas un mystère — c’est le résultat prévisible d’un diagnostic rendu impossible par l’outil qui prétend le formuler.
La dérive verticale est la première force du triangle. Il en existe une seconde — celle qui entraîne les régimes en diagonale vers le sommet A, par une logique interne qui s’auto-alimente.