X — Les inclassables
Chapitre X — Les régimes coercitifs inclassables
« Ce siècle a produit une abondance d’idéologies qui prétendent être des clés de l’histoire, mais ne sont en réalité que des tentatives désespérées d’échapper à la responsabilité. »
— Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism (1951)
Ces régimes que le spectre gauche-droite ne sait pas nommer — et que notre grille lit sans effort.
Les chapitres précédents ont classé les régimes coercitifs en « gauche » et « droite ». Des incohérences sont apparues à chaque étape. Mais il reste une catégorie que le spectre ne parvient tout simplement pas à classer — ni à gauche, ni à droite, ou les deux selon qui parle. Ce chapitre les examine un par un. Les étiquettes sont radicalement différentes : monarchie rentière, « troisième voie » révolutionnaire, socialisme arabe, nationalisme orthodoxe, capitalisme de connivence, suprémacisme racial, « démocratie illibérale ». Voyons si notre grille y trouve une position commune.
10.1 — Les monarchies du Golfe : le schéma de la rente
L’Arabie saoudite, les EAU, le Qatar, le Koweït, Bahreïn et Oman sont classés « à droite » par convention — conservateurs, religieux, proaméricains. Mais cette classification ne décrit rien de leur structure.
Le dirigisme. L’État est propriétaire de la ressource unique — le pétrole. Saudi Aramco, la compagnie la plus rentable du monde, appartient à l’État. Les revenus pétroliers représentent entre 60 et 90 % des recettes budgétaires. L’État redistribue cette rente sous forme de logements subventionnés, d’emplois publics, de soins gratuits, d’absence d’impôt sur le revenu. Le mécanisme est limpide : no taxation, no representation — mais inversé. En échange de l’absence d’impôt et de la redistribution, les citoyens acceptent l’absence de représentation. Le citoyen du Golfe ne dépend pas de l’État parce que l’État est le seul employeur — il en dépend parce que l’État est le seul distributeur de la manne. C’est la même dépendance structurelle que dans les régimes du chapitre VI, financée par le pétrole au lieu de la planification.
La coercition. Elle est réelle. La dissidence politique est punie de prison, de torture, de mort. Khashoggi — assassiné et démembré dans un consulat (2018) — n’est pas une aberration. Les militantes qui avaient réclamé le droit de conduire ont été emprisonnées après son obtention — pour que personne ne puisse revendiquer la victoire sauf le prince. Les travailleurs étrangers — entre 50 et 90 % de la population active — sont soumis au système de kafala : servitude contractuelle à l’échelle de millions de personnes.
Sur notre grille. Dirigisme rentier + coercition. Structurellement, une monarchie du Golfe est plus proche de Cuba que de la Suisse : dans les deux cas, l’État contrôle la source de richesse et exige la docilité en échange de la redistribution. La source est différente (pétrole vs planification), le niveau de vie est différent — mais le mécanisme est identique.
Nauru, une fenêtre sur l’avenir. Nauru a déjà vécu ce que le Golfe redoute. Dans les années 1970, ce micro-État du Pacifique avait le revenu par habitant le plus élevé au monde — assis sur du phosphate au lieu du pétrole. Même mécanisme : l’État possède la ressource, redistribue, les citoyens ne paient pas d’impôts. Le phosphate s’épuise dans les années 1990. Les investissements de souveraineté ont été dilapidés. Il ne reste ni classe moyenne, ni tissu productif, ni institutions autonomes. Nauru se reconvertit en centre de détention offshore pour l’Australie — d’une rente extractive à une rente de service coercitif. Quand la rente disparaît, la dépendance reste — et elle cherche un nouveau carburant. Les EAU avec le tourisme de luxe, le Qatar avec ses fonds souverains à la norvégienne : c’est ce qu’ils font en cherchant une substitution avant l’épuisement. Mais la rente a détruit plus que les institutions — elle a détruit les capacités. Les traditions de pêche et d’agriculture ont disparu, remplacées par de la nourriture importée. Nauru a le taux d’obésité le plus élevé au monde. On peut reconstruire une entreprise en un an. On ne reconstruit pas une culture d’autonomie en une génération.
10.2 — La Libye de Kadhafi : le Livre Vert comme vêtement
La Libye de Kadhafi est le cas le plus simple de la série — un pétro-dictateur avec un vêtement excentrique. Kadhafi (1969-2011) nationalise le pétrole, abolit la propriété locative, supprime le commerce privé, redistribue la rente à sa discrétion — aux tribus alliées, aux projets mégalomaniaques (la Grande Rivière artificielle, 4 000 km de canalisations dans le désert), aux mouvements révolutionnaires étrangers. Comités révolutionnaires, exécutions télévisées, Lockerbie (270 morts), DC-10 d’UTA (170 morts). Le Livre Vert — « troisième théorie universelle », ni capitalisme ni communisme — est le vêtement. La position sur la grille est celle du Golfe avec la violence en plus : dirigisme pétrolier maximal + coercition maximale. Et la même fin que tous les régimes qui n’ont aucun mécanisme de transition : le sang et le chaos.
10.3 — L’Irak de Saddam Hussein : quand le dirigisme pétrolier rencontre la guerre
L’Irak de Saddam est un cas plus complexe — parce que le régime a deux vies, séparées par la guerre.
Première vie (1968-1990). Le baasisme se veut « socialisme arabe » — nationalisme panarabe, laïcité, modernisation. Le classement est impossible : Saddam est anticommuniste (il extermine les communistes irakiens), mais il nationalise le pétrole et planifie l’économie. Il est laïque, mais il lance une « campagne de la foi » dans les années 1990. Il est nationaliste arabe, mais il massacre les chiites du sud — arabes comme lui, et majorité de la population. Le pouvoir n’est pas celui du Baas — c’est celui du clan de Tikrit. Les cousins, les demi-frères, les beaux-fils occupent les postes stratégiques. C’est du tribalisme habillé en parti politique. L’économie est portée par le pétrole : nationalisé en 1972, il finance des investissements massifs dans les infrastructures et l’éducation. Dans les années 1970, l’Irak est l’un des pays les plus développés du Moyen-Orient.
Puis les guerres. Iran-Irak (1980-1988, un million de morts). Pendant cette guerre, le régime utilise les armes chimiques contre les Kurdes — Halabja en 1988, entre 3 200 et 5 000 morts civils en une seule attaque. L’opération Anfal (1986-1989) fait entre 50 000 et 182 000 morts kurdes. Invasion du Koweït puis Guerre du Golfe (1990-1991). Après le soulèvement chiite et kurde de 1991, Saddam écrase la révolte : des dizaines de milliers de morts, des fosses communes découvertes après 2003.
Deuxième vie (1991-2003). Les sanctions internationales achèvent le tissu productif. Le programme « Pétrole contre nourriture » est détourné par le régime. L’économie pétrolière se transforme en économie de survie — et le dirigisme change de nature. Ce n’est plus le dirigisme développementaliste des années 1970 : c’est le dirigisme de pénurie, où l’État distribue le minimum vital et où la dépendance est totale. Le Mukhabarat — les services de renseignement — est omniprésent. La torture est systématique et filmée. Quand Saddam estime que des membres de sa propre famille menacent son pouvoir, il les fait exécuter.
Sur notre grille. Gauche ? Droite ? Le baasisme est indécidable sur le spectre. Ce qui est décidable : dirigisme total + coercition absolue. Même position que l’URSS, Cuba ou la Corée du Nord. Le clan remplace le Politburo, le Mukhabarat remplace le KGB, le pétrole remplace le Gosplan. Les noms changent. La mécanique, non. Et les deux guerres montrent un mécanisme supplémentaire : quand le dirigisme pétrolier est détruit par les sanctions, le régime ne se libéralise pas — il passe au dirigisme de survie. Le contrôle augmente quand la richesse diminue.
10.4 — La Turquie : la continuité structurelle sous deux étiquettes opposées
La Turquie est le cas le plus révélateur du chapitre — parce qu’elle a connu deux régimes autoritaires de signe idéologique opposé en vingt ans. Le spectre y voit un basculement radical. La grille voit une continuité.
Phase kémaliste (1960-1997). L’armée intervient par coup d’État en 1960, 1971, 1980, 1997 — à chaque fois pour « sauver la laïcité ». Le coup de 1980 est le plus brutal : 650 000 arrestations, des centaines de condamnations à mort. L’économie est étatiste — entreprises d’État dans tous les secteurs clés, protectionnisme, planification. Les Kurdes subissent une répression permanente : villages détruits, langue interdite, « disparitions ». Le spectre classe ça « à droite » (anticommuniste, pro-OTAN). La structure est maximaliste : l’État contrôle l’économie et impose son modèle par la force.
Phase Erdoğan (après 2013). Les premières années (2003-2013) sont une minimisation : réformes pro-européennes, ouverture économique, recul de la tutelle militaire. Puis le virage. Purges post-2016 : 150 000 fonctionnaires suspendus, 50 000 arrêtés, des centaines de médias fermés, la Turquie premier geôlier de journalistes au monde. La banque centrale perd son indépendance — Erdoğan impose des baisses de taux contre toute logique, provoquant l’effondrement de la livre (divisée par dix) et une inflation à 85 %. Les marchés publics vont à un cercle d’oligarques loyaux.
La continuité. Le spectre voit un basculement : de la laïcité militariste à l’islamisme civil. La grille voit deux maximalismes successifs. Dirigisme étatiste + coercition militaire → dirigisme de connivence + coercition policière et judiciaire. Les acteurs changent, les discours changent, les bénéficiaires changent. La position sur la grille ne change pas.
10.5 — La Russie de Poutine : la re-maximisation
C’est le cas le plus net de re-maximisation contemporaine — le retour délibéré au sommet après une parenthèse de desserrement.
La parenthèse Eltsine (1991-1999) est une minimisation chaotique. Privatisations désordonnées, oligarques, PIB en chute de 40 %, espérance de vie masculine de 64 à 57 ans. Ce qui remplace l’État n’est ni le marché libre ni la démocratie — c’est l’anarchie des puissants.
Poutine re-maximise en trois phases. Phase 1 (2000-2008) : Khodorkovski emprisonné en 2003 — message reçu par tous les oligarques. Gazprom, Rosneft, les banques repassent sous contrôle étatique. La distinction entre propriété publique et privée devient une question de bonne volonté du Kremlin. Phase 2 (2008-2022) : NTV reprise, journalistes assassinés (Politkovskaïa, 2006), opposants éliminés (Nemtsov, 2015 ; Navalny, empoisonné 2020, mort en détention 2024). Les élections deviennent des rituels. Phase 3 (2022-) : l’invasion de l’Ukraine est le point de non-retour. Économie de guerre, mobilisation industrielle, 15 ans de prison pour quiconque contredit la version officielle.
Le spectre le classe « à droite ». Mais comparez avec Cuba : parti unique de fait, économie contrôlée, presse muselée, opposition emprisonnée, citoyens qui fuient. Seul le décor change — la cathédrale orthodoxe au lieu du portrait de Marx.
10.6 — L’Indonésie de Suharto : la façade la plus trompeuse
Ce cas est le plus trompeur — parce qu’il ressemble, de l’extérieur, à une économie de marché.
Croissance de 7 à 8 % par an pendant trois décennies. Investissement étranger massif. Les « technocrates de Berkeley » gèrent la macroéconomie et servent de vitrine pour le FMI. Mais sous la vitrine : Pertamina (compagnie pétrolière d’État) contrôle la principale source de revenus. Les monopoles sont distribués par décret — le fils de Suharto détient celui du clou de girofle (ingrédient des kretek que fume toute l’Indonésie), sa fille dirige le réseau autoroutier à péage. Le crédit bancaire dépend de la proximité avec le pouvoir. Quiconque veut entreprendre a besoin d’un partenaire lié au système. L’économie n’est pas libre — elle est tolérée, dans les limites du réseau de connivence. C’est du dirigisme avec un costume de marché.
La coercition est fondatrice. Les massacres de 1965-1966 font entre 500 000 et un million de morts — l’un des massacres les plus meurtriers et les moins connus du XXe siècle. Puis le Timor oriental : 100 000 à 180 000 morts sur une population de 600 000.
La chute confirme le diagnostic. La crise de 1997 révèle que la « croissance » reposait sur des dettes croisées entre entreprises rentables uniquement par leurs monopoles. Le capitalisme de connivence avait produit de la croissance sans produire d’autonomie. Quand la croissance s’effondre, il ne reste rien.
10.7 — L’Afrique du Sud de l’apartheid : le système à deux vitesses
L’apartheid est la démonstration la plus nette qu’un même État peut être simultanément minimaliste pour ses bénéficiaires et maximaliste pour ceux qu’il contrôle.
Pour les Noirs (80 % de la population) : dirigisme intégral. Les pass laws génèrent plus de 380 000 arrestations par an. L’État contrôle où vous vivez (Group Areas Act), qui vous épousez (Prohibition of Mixed Marriages Act), quelle éducation vous recevez (Bantu Education Act — Verwoerd déclare en 1953 qu’il est inutile d’enseigner les mathématiques aux Noirs). C’est du dirigisme biologique.
Pour les Blancs (15 %) : propriété privée respectée, presse relativement ouverte, système judiciaire fonctionnel entre Blancs, économie de marché.
Mais ce sont les Blancs qui décident — et ce qu’ils décident, c’est le maximalisme pour la majorité. Quand 80 % de la population subit le dirigisme intégral, le fait que 15 % jouissent de libertés ne change pas la nature du régime.
La chute : l’apartheid ne tombe pas par révolution — il tombe parce que la classe moyenne blanche comprend que le système est économiquement intenable. Maintenir le contrôle coûte plus cher que ce qu’il rapporte. Le référendum de 1992, réservé aux Blancs, approuve la fin de l’apartheid à 68,7 %. Le coût du maximalisme dépasse ses bénéfices pour ceux-là mêmes qui en profitent.
10.8 — La Hongrie d’Orbán : la re-maximisation depuis la démocratie
C’est le cas le plus troublant — parce que la trajectoire part de la démocratie et va vers le contrôle, pas l’inverse.
Orbán commence libéral anticommuniste (1988). Élu Premier ministre en 2010 avec une supermajorité, il re-maximise méthodiquement. Constitution taillée sur mesure (2011). Tribunal constitutionnel neutralisé. Système électoral redessiné par gerrymandering. Plus de 470 médias pro-gouvernementaux fusionnés dans la KESMA (2018). Les marchés publics (financés par les fonds européens) vont à un cercle d’oligarques loyaux — Lőrinc Mészáros, ancien plombier de village devenu milliardaire par accumulation de contrats publics. La coercition est soft mais réelle : pas de camps, mais la CEU chassée du pays, les ONG ciblées, l’Académie des sciences privée de son autonomie.
Ce qui est significatif, c’est la direction, pas la position absolue. Orbán part de la démocratie libérale et se déplace vers plus de contrôle. Le spectre le classe « à droite ». Mais structurellement, le mouvement est le même que celui d’Erdoğan, de Poutine, d’Ortega : une re-maximisation progressive. La question n’est pas « est-il un dictateur ? » (il ne l’est pas), mais « où s’arrête la trajectoire ? ».
10.9 — Les inclassables classables : Somaliland et Colombie
Deux cas que le spectre ne sait même pas voir.
Le Somaliland déclare son indépendance en 1991. Aucun État ne le reconnaît. Il n’a pas de siège à l’ONU. Il n’existe sur aucune carte officielle. Et il fonctionne — élections, alternances pacifiques, institutions stables — mieux que la Somalie dont il s’est séparé, mieux que beaucoup d’États reconnus. Sur la grille : autonomie élevée, coercition basse, consentement. Un régime que le spectre ne peut pas classer parce qu’il ne sait pas qu’il existe.
La Colombie est le miroir. Un État reconnu, des élections, une presse libre, des alternances — et simultanément des FARC, des paramilitaires, des cartels qui exercent la coercition sur des pans entiers du territoire. Les candidats présidentiels sont assassinés. L’armée collabore avec les paramilitaires — le scandale des « faux positifs » fait au moins 6 400 civils tués et présentés comme guérilleros. Sur la grille : démocratie formelle à Bogotá, régime coercitif dans les zones que l’État ne contrôle pas.
Dans les deux cas, la grille s’applique à l’autorité effective, pas au drapeau. Le Somaliland exerce la souveraineté sans la reconnaissance. La Colombie a la reconnaissance sans exercer la souveraineté. La carte officielle ment. La grille lit le terrain.
10.10 — L’Argentine du péronisme : le même parti aux quatre coins du spectre
L’Argentine est le cas le plus dévastateur pour le spectre gauche-droite — parce que ce n’est pas un régime contre un autre. C’est le même mouvement qui occupe des positions radicalement différentes sur le spectre à des moments différents.
Juan Perón (1946-1955, puis 1973-1974) : nationalisation des chemins de fer et du téléphone, planification étatique, redistribution massive par le biais d’Evita et de la Fondation Eva Perón, syndicalisme d’État, contrôle de la presse. Le spectre le classe « à gauche » — populisme redistributif, anti-oligarchique, tiers-mondiste.
Carlos Menem (1989-1999) : privatisation de quasiment toutes les entreprises d’État (YPF, Aerolíneas Argentinas, Entel, les chemins de fer), parité peso-dollar, déréglementation, ouverture commerciale. Le spectre le classe « à droite » — néolibéral, pro-Washington, allié de Bush. Menem est péroniste.
Néstor puis Cristina Kirchner (2003-2015) : re-nationalisation d’YPF, contrôle des prix, contrôle des changes (le cepo cambiario), confrontation avec le FMI, rhétorique anti-impérialiste. Le spectre les classe « à gauche ». Les Kirchner sont péronistes.
Trois positions que le spectre place aux antipodes. Un seul parti. Le péronisme n’est pas une idéologie — c’est un véhicule de pouvoir qui se gare où il veut sur le spectre. Et à chaque stationnement, il reproduit le même mécanisme : dirigisme (par nationalisation ou par connivence), dépendance (les syndicats péronistes contrôlent l’accès à l’emploi, à la protection sociale, aux plans sociaux), et coercition variable (les Montoneros sous Perón, la Triple A, le verrouillage institutionnel sous les Kirchner).
Sur notre grille. Le péronisme ne bouge presque pas — il oscille dans le quadrant dirigiste, avec une coercition qui varie selon les périodes. Ce qui bouge, c’est l’étiquette que le spectre lui colle. Le spectre voit un virage à gauche, un virage à droite, un re-virage à gauche. La grille voit un mouvement qui reste dans la même zone et change de discours à chaque génération. Le péronisme est la preuve vivante que le spectre mesure le vêtement, pas le corps.
Et puis Milei (2023). Élu sur un programme de démolition de l’appareil péroniste — tronçonneuse à la main, littéralement. Suppression de ministères, déréglementation, dollarisation annoncée, confrontation frontale avec les syndicats. Le spectre le classe « extrême droite ». Sur la grille, c’est le premier mouvement argentin vers le sommet C — autonomie, consentement — depuis les réformes avortées de Menem. Si Milei réussit, il aura cassé un cliquet que soixante-dix ans de péronisme avaient verrouillé. S’il échoue, le cliquet se resserrera — et le prochain péroniste reprendra le véhicule avec un nouveau costume.
10.11 — Points communs — et problèmes
Onze régimes, onze étiquettes : monarchie rentière islamique, « troisième voie » révolutionnaire, socialisme arabe, laïcité militariste puis islamisme civil, nationalisme orthodoxe, capitalisme de connivence, suprémacisme racial, conservatisme souverainiste, État fonctionnel non reconnu, narco-démocratie fragmentée, véhicule de pouvoir sans idéologie fixe. Le spectre ne sait pas quoi en faire. Notre grille repère dans chacun les mêmes tendances : le dirigisme (par le pétrole, les entreprises d’État, les marchés publics, les monopoles, la planification raciale — le mécanisme varie, la fonction est identique : le citoyen dépend du pouvoir pour sa subsistance), la coercition (de Halabja au retrait de la fréquence d’une radio à Budapest — l’intensité varie, le principe est constant : l’opposition n’est pas autorisée à gagner), et la longévité (Al Saoud depuis 1932, Kadhafi 42 ans, Suharto 32 ans, apartheid 46 ans — ces systèmes durent non parce qu’ils fonctionnent, mais parce qu’ils suppriment les mécanismes de remplacement).
Mais ces mêmes cas posent des problèmes que nous notons sans les résoudre.
Les étiquettes ne classent rien, mais les structures se ressemblent. Quand une monarchie islamique, un socialisme arabe, un nationalisme orthodoxe et un suprémacisme racial se retrouvent du même côté de la grille — avec les mêmes mécanismes — c’est que le spectre gauche-droite ne décrit pas la structure des régimes, il décrit leur discours de légitimation.
La re-maximisation est un phénomène sans étiquette. Erdoğan part du libéralisme pro-européen et re-maximise vers l’islamisme. Poutine part du chaos post-soviétique et re-maximise vers le nationalisme impérial. Orbán part du libéralisme anticommuniste et re-maximise vers le conservatisme illibéral. Ortega part de la démocratie et re-maximise vers le socialisme autoritaire. Quatre trajectoires, quatre étiquettes de destination radicalement différentes — mais le même mouvement structurel : vers plus de dirigisme et plus de coercition. Le spectre voit un islamiste, un nationaliste, un conservateur et un socialiste. Notre grille voit quatre re-maximisations.
On peut revenir en arrière. Les chapitres VII et IX décrivaient un mécanisme qui semblait irréversible : libéralisation → classe moyenne → démocratisation. Orbán, Erdoğan et Poutine montrent le contraire. On peut partir de la démocratie et revenir vers le maximalisme. Ce qui est conquis peut être perdu. La minimisation n’est pas un acquis permanent.
Figure 10.1 — Positionnement des régimes
Nous ne résolvons pas ces problèmes ici. Le chapitre XI les reprend — systématiquement.