III — Les rustines

Chapitre III — Les rustines

« Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change. »

— Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Il Gattopardo (1958).

Le malaise est ancien. Des penseurs ont tenté de réparer le spectre gauche-droite sans le remettre en cause. Chaque tentative est un aveu — et aucune ne résout le problème.

3.1 — « Les extrêmes se rejoignent »

La formule est si courante qu’elle est devenue un lieu commun. On la prononce dans les dîners, on la retrouve dans les éditoriaux, on l’enseigne parfois dans les cours d’instruction civique. « Les extrêmes se rejoignent. »

L’intuition a du mérite. Un électeur ordinaire perçoit, confusément mais réellement, que l’extrême-gauche et l’extrême-droite partagent quelque chose — un rapport au pouvoir, une intolérance à la dissidence, une préférence pour la force. Il sent que le stalinien et le fasciste, malgré leurs discours opposés, produisent des résultats étrangement similaires : parti unique, censure, police politique, culte du chef, suppression des libertés individuelles.

Mais au lieu de tirer la conclusion logique — si deux points censés être aux antipodes se ressemblent, c’est peut-être qu’ils ne sont pas aux antipodes —, on s’arrête au constat. On traite la ressemblance comme une coïncidence, une curiosité, un paradoxe amusant. « C’est bizarre, non, comme les extrêmes se ressemblent ? » Et on passe à autre chose.

Mais personne ne pose la question suivante : et si cette ressemblance n’était pas un paradoxe ? Et si c’était un indice que le modèle lui-même est incomplet ? Ou faux ?

3.2 — Le fer à cheval

L’image est ancienne. En 1932, dans l’entourage de la Schwarze Front d’Otto Strasser, un orateur invite à « représenter les partis et courants allemands sous la forme d’un fer à cheval » plutôt que sur une ligne. En 1972, le philosophe et linguiste Jean-Pierre Faye rapporte cette métaphore dans Langages totalitaires [20], son étude minutieuse des récits croisés qui ont accompagné la montée du nazisme. Le fer à cheval entre alors dans le vocabulaire de la science politique : l’axe gauche-droite n’est pas une ligne droite, les deux extrémités se courbent l’une vers l’autre sans se toucher.

La métaphore est séduisante. Elle rend compte visuellement de ce que tout le monde observe : la proximité des extrêmes. Le stalinisme et le nazisme sont proches — non pas parce qu’ils sont identiques, mais parce que la ligne se courbe pour les rapprocher.

Le problème est que Faye ajoute peu de pouvoir explicatif. Il garde le même paradigme — la même ligne, de la gauche vers la droite, et se contente de la tordre. Le fer à cheval décrit la ressemblance des extrêmes. Il ne l’explique pas. Pourquoi se courbent-ils l’un vers l’autre ? Qu’est-ce qui les rapproche ? Quelle force invisible attire les deux bouts de la ligne ? Le modèle n’en dit rien. Il constate — élégamment, mais il constate.

C’est comme si un cartographe, découvrant que deux villes prétendument éloignées se ressemblent étrangement, décidait de plier la carte au lieu de se demander si la carte elle-même est exacte.

Il y a un autre problème, plus subtil. Le fer à cheval conserve l’idée que le centre est modéré et que les extrêmes sont… extrêmes. Il valide le présupposé le plus contestable du spectre : que la modération se situe au milieu. Or Singapour — première mondiale au classement de la liberté économique selon la Heritage Foundation [51], mais classée seulement « partiellement libre » par Freedom House [53] (score de 48/100 en 2024) — n’est pas « au milieu ». Le gaullisme n’est pas « au milieu ». Le macronisme, qualifié d’« extrême-centre » par l’historien Pierre Serna (L’Extrême Centre ou le poison français, 2019) [46], n’est pas « au milieu ». Le fer à cheval courbe les extrémités mais ne touche pas au centre. Il laisse intact le mythe de la modération géométrique.

3.3 — Le spectre circulaire

L’idée de boucler la ligne est plus ancienne qu’on ne le croit. Dès 1954, le psychologue Hans Eysenck observe dans The Psychology of Politics [31] que les militants d’extrême-gauche et d’extrême-droite obtiennent des scores similaires sur l’échelle d’autoritarisme — seuls les centristes s’en distinguent. Ses données dessinent une courbe, pas une droite. D’autres ont poussé le raisonnement jusqu’à sa conclusion logique : si les extrêmes se rapprochent, pourquoi ne pas les faire se toucher ? On obtient un cercle. L’extrême-gauche et l’extrême-droite se rejoignent en un point unique. Le spectre politique n’est plus une ligne — c’est un anneau.

Le modèle a le mérite de la cohérence. Il prend au sérieux ce que le fer à cheval suggérait sans oser conclure. Mais en résolvant un problème, il en crée un autre, fatal.

Si l’extrême-gauche et l’extrême-droite occupent le même point, qu’est-ce qui les distingue ? Sur un cercle, le point de jonction est un point — pas deux. Le stalinisme et le nazisme, dans ce modèle, sont littéralement la même chose. Le sont-ils ? Et si oui, en quel sens ? Le cercle ne permet pas de poser ces questions — il les tranche d’avance.

Mais la question décisive reste en suspens. En fermant le cercle, dit-on que les extrêmes partagent la même idéologie — qu’ils sont, sur le fond, la même chose ? Ou se contente-t-on d’un constat géométrique — ils se ressemblent, on les rapproche — sans en tirer de conclusion ? Le spectre circulaire ne répond pas. Il montre que les extrêmes se touchent, mais ne dit jamais pourquoi. Comme le fer à cheval, il décrit sans expliquer — il se contente de pousser la description un cran plus loin.

3.4 — Le « ni gauche ni droite »

Le refus de se situer sur le spectre est aussi vieux que le spectre lui-même. « Ni gauche ni droite » — la formule traverse les époques, les pays et les idéologies. Mussolini, dans La Dottrina del Fascismo (1932) [33], écrit que le fascisme « assis à droite, aurait aussi bien pu s’asseoir sur la montagne du centre » et que ces « terminologies vides » n’ont « pas de signification fixe et immuable ». De Gaulle, lors de son interview télévisée du 15 décembre 1965, déclare : « La France, c’est tout à la fois, c’est tous les Français. Ce n’est pas la gauche, la France ! Ce n’est pas la droite, la France ! » L’historien Zeev Sternhell a consacré un livre entier à la généalogie de cette posture : Ni droite ni gauche : l’idéologie fasciste en France (Seuil, 1983) [32]. Plus récemment, le Mouvement 5 étoiles en Italie, Podemos à ses débuts en Espagne, En Marche en France — tous ont tenté, à un moment ou un autre, de se définir en dehors de l’axe.

L’intuition est toujours la même : le cadre ne fonctionne pas. Les gens qui disent « ni gauche ni droite » ne disent pas « je suis au centre ». Ils disent : « votre ligne ne passe pas par l’endroit où je me trouve ». C’est un constat d’inadéquation, pas de modération.

Le problème est l’absence d’alternative. Dire « votre carte est fausse » sans en proposer une autre laisse un vide — et le vide, en politique, est toujours comblé. Par le charisme d’un chef. Par un projet flou. Par la seule promesse de « dépasser les clivages ». Le « ni gauche ni droite » est un diagnostic correct suivi d’une ordonnance vierge.

C’est pourquoi la formule est si facilement récupérable. N’importe qui peut s’y loger, du fasciste au centriste, du populiste au technocrate. Non pas parce que ces gens se ressemblent — mais parce que le refus d’un cadre, sans proposition d’un cadre de remplacement, n’exclut personne. C’est un terrain vague, pas un terrain bâti.

3.5 — L’extrême-centre

On a déjà croisé l’extrême-centre au chapitre II comme anomalie du spectre. Le concept a une histoire. Alain-Gérard Slama forge le terme en 1980 dans Les Chasseurs d’absolu [44]. L’historien Pierre Serna le théorise dans La République des girouettes (2005) [45], puis l’étend à la période contemporaine dans L’Extrême Centre ou le poison français (2019) [46]. Tariq Ali en fait un avertissement dans The Extreme Centre (Verso, 2015) [47]. Alain Deneault, élève de Jacques Rancière, lui consacre Politiques de l’extrême centre (Lux, 2016) [48]. L’extrême-centre n’est pas un mot jeté en l’air — c’est une tentative récurrente de nommer ce que le modèle ne peut pas contenir.

Quand on dit d’un dirigeant qu’il est d’« extrême-centre », on dit deux choses à la fois. Centre : sa politique ne se range ni à gauche ni à droite sur les questions économiques ou sociétales classiques. Extrême : il gouverne avec une intensité, une verticalité, une intransigeance qui n’ont rien de modéré.

Sur le spectre linéaire, ces deux informations sont incompatibles. Le centre est le point de moindre intensité. On ne peut pas être au milieu et au bout en même temps.

Le mot « extrême » essaie de capturer quelque chose que la ligne horizontale n’a pas de place pour mesurer. Un gouvernement peut être centriste dans ses objectifs et autoritaire dans ses méthodes. Modéré sur le quoi, radical sur le comment. Le spectre ne sait pas où le mettre — alors le langage invente un oxymore.

L’extrême-centre est l’aveu involontaire que le spectre ne mesure pas ce que le mot « extrême » essaie de dire.

3.6 — Le point commun

Trois tentatives de réparation. Tordre, courber, boucler — mais jamais quitter la ligne. Chaque rustine corrige un symptôme et en crée un autre.Trois tentatives de réparation. Tordre, courber, boucler — mais jamais quitter la ligne. Chaque rustine corrige un symptôme et en crée un autre.

Figure 3.1 — Les rustines du spectre

Toutes ces tentatives partagent la même structure. Elles partent d’un constat juste : le spectre gauche-droite ne fonctionne pas. Puis elles s’arrêtent un pas trop tôt.

Le fer à cheval courbe la ligne, mais ne la quitte pas. Le spectre circulaire ferme la boucle, mais détruit la distinction qu’il prétend sauver. Le « ni gauche ni droite » refuse le cadre, mais ne le remplace pas. L’extrême-centre nomme l’anomalie, mais ne l’explique pas.

Chaque rustine est un pas vers la bonne question, suivi d’un recul. On sent que la ligne est insuffisante — alors on la tord, on la plie, on la boucle, on la qualifie. Mais on ne se demande jamais si le problème vient de la ligne elle-même.

D’autres se le sont demandé.

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