I — L'Origine d'une métaphore
Chapitre I — L’origine d’une métaphore
« Le hasard est un maladroit qui se mêle de tout ce qui ne le regarde pas. » — Alexandre Dumas fils, Le demi-monde, IV, 1 (1855)
Comment un accident de placement dans une salle en 1789 est devenu la grille de lecture universelle de la pensée politique.
1.1 — Le 11 septembre 1789
Tout commence par un problème pratique, dans une France en pleine révolution.
Le 11 septembre 1789, les 1 145 députés de l’Assemblée nationale constituante — née trois mois plus tôt de la révolte du Tiers État —, réunis dans la salle des Menus-Plaisirs à Versailles, doivent trancher une question constitutionnelle : faut-il accorder au roi Louis XVI un droit de veto absolu sur les lois votées par l’Assemblée, ou seulement un veto suspensif — le pouvoir de retarder une loi, mais pas de l’annuler ?
Pour compter les voix dans cette salle immense — des gradins en fer à cheval, une acoustique défaillante, plus d’un millier d’hommes qui parlent en même temps —, on procède de la façon la plus simple : ceux qui soutiennent le veto absolu se placent à la droite du président de séance. Les autres, à sa gauche. À droite, les « monarchiens » de Jean-Joseph Mounier, l’abbé Maury, Cazalès — partisans d’une monarchie à l’anglaise. À gauche, Robespierre, Barnave, Pétion — partisans de limiter les pouvoirs du roi.
C’est un geste logistique. Un moyen de compter. Personne, ce jour-là, ne pense fonder une catégorie intellectuelle. Personne ne se dit « de droite » ou « de gauche » — on s’assied du côté droit ou du côté gauche, comme on s’assied au fond ou au premier rang d’un amphithéâtre. Le côté droit est d’ailleurs le « côté de la reine », le côté honorifique dans les usages chrétiens de l’époque. Le choix de s’y installer a pu relever du prestige social autant que de la conviction politique.
Les partisans du veto suspensif l’emportent. La question est tranchée. Les députés auraient pu se mélanger à nouveau.
Ils ne l’ont pas fait.
1.2 — Du descriptif au prescriptif
En octobre 1789, l’Assemblée quitte Versailles pour la salle du Manège des Tuileries, à Paris. Les députés reprennent spontanément la même disposition : ceux qui veulent contenir la Révolution à droite, ceux qui veulent l’accélérer à gauche.
Ce qui était un expédient de comptage devient une habitude. L’habitude se solidifie en convention. La convention se charge de sens. Et le sens déborde.
On passe de « ils sont assis à gauche » à « ils sont de gauche ». Du verbe de position au verbe d’état. Du descriptif au prescriptif. Ce glissement est si discret qu’il passe inaperçu — mais il change tout. On ne décrit plus où les gens s’assoient : on définit ce qu’ils sont.
Il faut pourtant attendre longtemps pour que ce vocabulaire devienne le cadre de référence que nous connaissons. L’historien Marcel Gauchet [77] a montré que la Révolution elle-même constitue un « faux départ » : durant toute la période révolutionnaire, y compris sous la dictature jacobine, le clivage gauche-droite n’a aucun rôle pratique. Ce n’est pas le langage des acteurs. Ce sont les historiens des années 1830 qui, rétrospectivement, projettent cette grille sur 1789 pour enraciner un clivage alors en train de se mettre en place.
La vraie naissance du couple gauche-droite comme identité politique date de la Restauration, à partir de 1815, lorsque le parlementarisme crée le besoin de se situer. Mais c’est autour de 1900 que la mutation décisive s’opère : « gauche » et « droite » cessent d’être un vocabulaire parlementaire pour devenir des signes identitaires. À la veille de 1914, leur rôle de repères est définitivement consacré.
En un siècle, un choix de place dans une salle est devenu une façon de penser.
1.3 — Les propriétés cachées de la ligne
Toute métaphore transporte avec elle des propriétés implicites. La plupart du temps, on ne les remarque pas — on les absorbe avec la métaphore comme on avale un médicament sans lire la notice. Mais les effets secondaires sont là.
L’axe gauche-droite est une métaphore spatiale. Et comme toute ligne droite, il implique trois choses :
La continuité. Sur une ligne, il n’y a pas de trous. Chaque position est accessible depuis n’importe quelle autre en glissant progressivement d’un côté ou de l’autre. Cela suppose que toute position politique peut être située quelque part sur ce continuum — qu’il n’existe pas de position en dehors de la ligne. Que la ligne contient tout.
La proximité. Sur une ligne, deux points proches partagent forcément quelque chose. Si vous êtes « légèrement à gauche » et que votre voisin est « au centre-gauche », la métaphore dit que vous êtes proches. Mais cette proximité est-elle réelle ? Deux personnes classées « à gauche » — l’une pour la décroissance, l’autre pour la redistribution des richesses par la croissance — partagent-elles vraiment davantage qu’un partisan de la décroissance et un conservateur attaché à la terre ?
La symétrie. Une ligne a deux extrémités équivalentes. L’extrême gauche et l’extrême droite sont les points terminaux d’un même segment. La métaphore suggère qu’elles sont des images inversées l’une de l’autre — une version miroir. Or l’extrême gauche historique et l’extrême droite historique ne s’opposent pas sur les mêmes questions, ne partagent pas les mêmes présupposés, ne se définissent pas par rapport aux mêmes valeurs. L’une n’est pas le négatif photographique de l’autre. La symétrie est un artefact de la ligne, pas une propriété du réel.
Figure 1.1 — Les trois propriétés de l'axe
Chacune de ces trois implications est contestable — et les chapitres suivants montreront pourquoi. Mais nous raisonnons avec — parce que nous raisonnons à l’intérieur de la métaphore. Et c’est précisément là que le piège se referme : on ne peut pas voir les limites d’un cadre depuis l’intérieur du cadre.
1.4 — Ce qu’un outil de classification devrait garantir
La métaphore ne se contente pas de transporter des postulats cachés. Elle prétend aussi classer — ordonner les positions politiques sur un continuum. Or un outil de classification valide doit garantir trois propriétés :
L’exclusivité. Chaque position doit appartenir à un seul côté. Un régime ne peut pas être simultanément « de gauche » et « de droite ». Pourtant, c’est exactement ce qui se produit dès qu’on change de critère : une politique peut être redistributive (« gauche ») et autoritaire (« droite ») — ou libérale en économie (« droite ») et progressiste sur les mœurs (« gauche »).
L’exhaustivité. L’axe doit couvrir tout le terrain. Toute position politique doit trouver sa place quelque part sur la ligne. Mais que faire des monarchies pétrolières, des théocraties, des régimes qui redistribuent sans démocratie ? Le spectre n’a pas de case pour eux.
La transitivité. Si A est plus à gauche que B, et B plus à gauche que C, alors A est plus à gauche que C. Cela suppose une dimension unique et cohérente. Or le spectre écrase dans un seul signal des variables qui ne se réduisent pas les unes aux autres — économie, libertés, mœurs, rapport à l’autorité.
Aucune de ces trois propriétés n’est vérifiée. La métaphore spatiale impose ses postulats ; l’outil de classification ne tient pas ses promesses. Le diagnostic est double, et les chapitres suivants le détailleront.
